La dette des pays périphériques

L’endettement des pays périphériques qui hypothèque fondamentalement leur émancipation économique n’est évidemment pas un problème nouveau mais plusieurs raisons justifient son réexamen. Il faut tout d’abord prendre conscience que toutes les politiques de gestion de cet endettement menées au plan international aussi bien que national, n’ont pas empêché la dette de continuer à s’accroître. Le recul du temps permet par ailleurs de mesurer à quel point ce problème des pays périphériques n’est en rien " leur " problème, de comprendre que c’est l’économie internationale dans son entier qui est concernée, l’endettement étant au cœur à la fois de la dite mondialisation de l’économie et encore plus de la " globalisation financière ". Enfin, la question de l’abandon de la dette revient à l’ordre du jour en des termes qui peuvent laisser craindre un recul de la combativité pour la cause du développement.

 

1 – Evolution et situation actuelle

La présentation des statistiques de la dette ne saurait tenir lieu d’analyse mais il ne faut pas la négliger. Les données permettent de mieux saisir le contraste entre l’énormité du prélèvement de ressources sur les pays concernés qui est exigé pour son remboursement et sa dimension somme toute limitée au regard des opérations économiques et financières qui se traitent à l’échelle internationale. Ainsi, par exemple, le stock de la dette à long terme est, en 1997, de l’ordre de 1,8 milliard de dollars alors qu’à la même époque, chaque jour, les opérations sur les marchés des changes s’élèvent à plus de 2000 milliards de dollars.

Le phénomène majeur de l’évolution du problème de l’endettement est dans la croissance continue de la dette. La dette à long terme a été multipliée par 3,7 entre 1980 et 1997, la dette à court terme par 2,6. On verra que cela signifie que le remboursement de la dette, loin de conduire à son extinction, l’alimente : il faut sans cesse emprunter pour réussir à payer le service de la dette.

Les statistiques nous montrent aussi des changements importants dans la structure de la dette. La croissance de la dette multilatérale a été bien supérieure à celle de la dette totale (multiplication par 6,3 au lieu de 3,7) et il en est de même pour les prêts fournis par le FMI. Cela reflète l’intervention croissante des organisations internationales dans la gestion de la dette, on y reviendra aussi mais il faut tout de suite en noter le caractère problématique : la dette multilatérale ne pouvait pas jusqu’ici faire l’objet de rééchelonnement, et les pays qui n’étaient pas en mesure d’en assurer le service régulier étaient sanctionnés, c’est-à-dire interdits de recours au FMI.

 

 

1.1 – Indicateurs de la dette

 

Montant de la dette (millions de dollars)

 

1980

1990

1991

1992

1993

1994

1995

1996

1997

Dette à long terme

= 1 + 2

 

445 300

1 167 896

1 224 678

1 262 818

1 385 495

1 525 245

1 613 462

1 650 097

1 728 473

1 Dette publique ou garantie = A+B

 

377 032

1 107 783

1 151 139

1 170 518

1 267 420

1 361 779

1 413 392

1 397 096

1 428 763

A : créances secteur officiel

 

170 473

595 179

643 812

667 022

752 559

825 899

859 484

827 967

819 871

dont multilatérale

46 494

204 141

221 462

228 149

246 289

272 320

288 469

284 729

291 238

dont bilatérale

123 979

391 038

422 350

438 873

506 370

553 579

571 015

543 239

528 633

B : créances du secteur privé

 

206 559

512 604

507 327

503 496

514 861

535 880

553 908

569 129

608 892

Dette privée non garantie

 

68 268

60 113

73 539

92 301

118 076

163 466

200 070

253 000

299 710

Facilités du FMI

 

11 564

34 652

38 129

38 264

39 897

44 151

61 105

60 107

61 526

Dette à court terme

 

146 458

241 396

261 239

291 898

322 388

329 669

368 217

385 224

381 398

TOTAL

 

603 321

1 443 944

1 524 045

1 592 981

1 747 780

1 899 065

2 042 783

2 095 428

2 171 397

source : Global Development Finance, Banque Mondiale, 1998.

La dette multilatérale est engagée auprès d’organisations multilatérales : Banque Mondiale, banques régionales de développement et autres agences intergouvernementales.

La dette bilatérale comprend les prêts des gouvernements et de leurs agences de coopération.

 

Poids de la dette

(en %)

1980

1990

1991

1992

1993

1994

1995

1996

1997

dette / P.N.B.

21,2

35

37,8

38,1

40,1

40,3

38,9

36

34,9

service de la dette / P.N.B.

3,2

3,9

3,9

3,9

4

4

4,4

4,5

4,3

service de la

dette / export.

de B. et S.

12,8

18

17,9

17,5

17,5

16,9

16,8

17,2

16,7

source : ibid.

 

 

 

Le ratio service de la dette / exportations est largement utilisé comme indicateur de la capacité du pays à faire face à ses engagements. Il est très habituel de le trouver dans les publications de la Banque Mondiale. Toutefois, et en toute rigueur, il convient, chaque fois qu’on l’utilise, de s’interroger sur deux points supplémentaires :

– la balance courante est-elle excédentaire ou déficitaire ? Dans ce dernier cas, bien qu’il y ait des exportations, le pays continue à s’endetter pour payer son déficit.

– la balance courante est-elle excédentaire sur une zone qui utilise la monnaie dans laquelle le pays est endetté ? Dans le cas contraire, rien ne sert d’avoir des excédents commerciaux, s’ils ne permettent pas de payer la dette.

On peut illustrer ce problème à partir, par exemple, du cas du Brésil (année 1996) :

service de la dette rapporté aux exportations de biens et services : 41,1 %

service de la dette : 28 385 millions de US $

montant total de la dette : 179 047 millions de US $

devises de l’endettement :

DM : 4,3 %

FF : 2,6 %

¥ : 5,8 %

£ : 0,8 %

FS : 0,2 %

US $ : 69,2 %

devises multiples : 16,5 %

autres devises : 0,5 %.

exportations totales (X) : 47 763 millions de US $

importations totales (M) : 53 552 millions de US $

exportations vers les USA : 9 313 millions de US $

importations des USA : 11 833 millions de US $.

Le déficit perdure (X / M = 89,2 %) ; et le déficit à l’égard des USA (qui constituent la source privilégiée de $) est encore plus grave (X vers USA / M des USA = 78,7 %), alors même que les importations en provenance des USA représentent plus de 1/5 des importations totales.

1.2 – Dette, indicateurs par pays, année 1995

 

PAYS

montant

en 106 $

dette /

hab.

en $

PNB /

hab.

en $

dette en % du PNB

dette en % des export.

de B. et S.

service

de la dette

en 106 $

service

de la dette / hab.

en $

service de la dette

en % du PNB

service de la dette

en % des export. de B. et S.

Chine

118 090

97

620

17,2

77,3

15 066

12,3

2,2

9,9

Inde

94 414

101,5

340

29,2

198,8

13 349

14,4

4,1

28,1

Haïti

806

113,5

250

34,5

419

94

13,2

4

48,8

Burkina Fasso P

1 267

120,5

230

54,2

308,2

104

9,9

2,1

11,8

Tchad P

902

143

180

88,6

283,7

16

2,5

1,6

5

Niger P

1 601

174

220

87

480,1

56

6,1

3

16,7

Ouganda (AID)

3 573

181,5

240

62,8

523,2

137

7

2,4

20

Ethiopie P (AID)

10 308

183

100

192,4

1276,4

154

2,7

2,9

19,1

Burundi

1 158

190

180

95,2

829,9

39

6,4

3,2

27,7

Malawi

2 242

231

170

162,6

515,5

118

12,2

8,6

27,2

Tanzanie P

7 430

247,5

120

153,9

672,9

230

7,7

4,8

20,8

Mali P

2 958

274

250

123,2

469,5

86

8

3,6

13,7

Sierra Leone

1 178

280,5

180

145,4

1111,1

79

18,8

9,8

74,9

Madagascar P

4 324

290

230

143

565,1

59

4

2

7,7

Bénin P

1 614

299

370

82,2

262,9

50

9,3

2,5

8,1

Rép Dém du CongoP

13 241

300

120

249,9

776,2

25

0,5

0,5

1,5

Nigeria

34 093

305

260

148,8

319,1

1 833

16,4

8

17,2

Mozambique P (AID)

5 751

332,5

80

449,2

1222,7

177

10,2

13,8

37,5

Vietnam (AID)

25 813

350

240

127

350,4

367

5

1,8

5

Togo (AID)

1 472

359

310

117,9

273,7

29

7,1

2,4

5,5

Yémen P P

6 212

414

260

94

195,1

102

6,8

1,5

3,2

Sénégal (AID)

3 824

460,5

600

81,1

277,7

263

31,7

5,6

15,6

Egypte

33 374

537,5

790

56,6

181,6

2 413

38,9

4,1

13,1

Indonésie

124 398

630

980

64,6

234,1

16 416

83,1

8,5

30,9

Colombie

25 048

700

1 910

32,1

164,6

4 345

121,4

5,6

28,6

Cameroun P

9 346

708

650

128,1

442,9

431

32,6

5,9

20,4

Bolivie (AID)

5 264

711,5

800

90,6

416,6

372

50,3

6,4

29,4

Zambie P

6 850

845,5

390

216,1

2617

487,5

323,1

82,5

186,3

Maroc

23 006

868

1 110

72,8

208,7

3 639

137,3

11,5

33

Rwanda

1 021

?

?

82,6

1034,2

21

?

1,7

20,8

Brésil

159 704

1 004,5

3 640

23,6

270,7

22 007

138,4

3,3

37,3

MauritanieP (AID)

2 320

1 008,5

460

228,4

454

115

50

11,3

22,4

Angola

11 568

1 071

410

427,2

300,5

463

42,9

17,1

12

Tunisie

9 846

1 094

1 820

57,5

112,2

1 490

165,6

8,7

17

Algérie

32 730

1 165

1 600

83,8

265

4 139

147,3

10,6

33,5

Equateur

13 990

1 216,5

1 390

83,9

261,6

1 412

122,8

8,5

26,4

Pérou

30 850

1 313

2 310

54,1

400,2

1 240

52,8

2,2

16,1

Côte d’Ivoire (AID)

18 898

1 379,5

560

208,7

412,4

1 046

76,4

11,5

22,8

Syrie

21 318

1 501

1 120

134,5

339,4

293

20,6

1,9

4,7

Jordanie

8 111

1 502

1 510

125,3

167,6

614

113,7

9,5

12,7

Chili

25 568

1 800,5

4 160

39,7

127,1

5 152

362,8

8

25,6

Mexique

166 104

1 823,5

3 320

60,8

171,8

26 887

295,1

9,8

27,8

Rép du Congo P

6 004

2 309

680

353,3

478,8

181

69,6

10,6

14,4

Argentine

83 536

2 400

8 030

30,1

294,6

9 692

278,5

3,5

34,2

Nicaragua (AID)

10 359

2 526

380

670,3

1426,4

288

70,2

18,7

39,7

Panama

7 189

2 765

2 750

95,5

77,9

374

143,8

5

4,1

Gabon

4 374

3 976,1

3 390

100,6

149,3

442

401,8

10,2

15,1

Les pays dont le nom est suivi de l’exposant P ont vu leur dette renégociée dans le cadre du Club de Paris ; la parenthèse (AID) signifie que des réductions de dette ont été accordées aux pays à revenus faibles, via l’Association Internationale pour le Développement qui est une filiale de la Banque Mondiale.

Sources des indicateurs par pays : calculs effectués à partir de Global Development Finance, Banque Mondiale, 1998 et des données sur la population et le PNB / tête du Rapport sur le Développement Humain 1998, Programme des Nations Unies pour le Développement, Economica, 1998. La diversité des sources fait que les résultats ne se recoupent pas exactement ; toutefois, les ordres de grandeur sont respectés.

Composition en devises de la dette à long terme

(%)

Asie de l’est et Pacifique

 

(%)

Europe et Asie centrale

 

1970

1980

1990

1996

   

1970

1980

1990

1996

Deutsche mark

7,O

5,5

3,6

2,4

 

DM

15,9

11,1

25,0

16,5

Franc français

2,9

3,6

1,7

1,3

 

FF

2,7

9,3

5,0

3,2

Yen japonais

8,3

18,6

28,5

24,0

 

¥

0,1

2,4

7,5

9,1

Livre sterling

6,2

1,0

0,9

0,5

 

£

5,5

2,7

1,8

0,9

Dollar USA

36,0

35,8

23,2

41,5

 

$

44,3

41,9

32,1

51,0

devises multiples

11,1

18,1

22,4

17,0

 

dev m

15,2

21,6

10,5

9,9

autres monnaies

28,5

9,0

17,6

10,9

 

autres

16,3

11,0

17,8

9,0

(%)

Moyen orient

et Afrique du nord

 

(%)

Asie du sud

 

1970

1980

1990

1996

   

1970

1980

1990

1996

Deutsche mark

7,7

6,4

6,7

6,2

 

DM

9,7

8,3

5,9

5,3

Franc français

18,5

9,3

10,7

10,8

 

FF

1,5

2,3

1,7

1,9

Yen japonais

0,0

5,7

6,3

8,0

 

¥

5,5

8,8

11,9

15,2

Livre sterling

4,1

1,3

1,5

1,1

 

£

22,5

17,7

4,8

3,3

Dollar USA

33,0

46,3

38,4

39,7

 

$

42,0

41,9

51,6

45,6

devises multiples

3,1

4,7

7,6

8,6

 

dev m

8,5

7,3

13,6

19,2

autres monnaies

33,6

13,8

13,6

13,3

 

autres

10,4

9,9

5,9

5,1

(%)

Afrique sub-saharienne

 

(%)

Amérique latine

et Caraïbes

 

1970

1980

1990

1996

   

1970

1980

1990

1996

Deutsche mark

6,6

5,4

6,0

5,1

 

DM

7,8

5,5

5,8

5,6

Franc français

14,5

10,8

13,0

12,3

 

FF

2,3

1,8

3,6

2,2

Yen japonais

0,1

1,6

3,7

5,0

 

¥

0,1

4,4

5,7

6,4

Livre sterling

22,5

4,5

5,1

3,9

 

£

4,6

1,4

1,4

0,8

Dollar USA

21,5

27,6

33,7

43,3

 

$

63,0

63,1

55,0

59,0

devises multiples

11,2

6,9

9,6

9,4

 

dev m

16,9

9,4

17,4

15,5

autres monnaies

23,7

18,5

21,5

21,1

 

autres

5,5

4,6

3,4

2,7

source : Global Development Finance, Banque Mondiale, 1998.

Les zones : (les noms en italique correspondent à des pays qui ne participent pas à la collecte régulière de données du système d’enregistrement des débiteurs de la Banque Mondiale ; la BM affirme qu’ils sont néanmoins inclus dans les chiffres agrégés).

Asie de l’Est et Pacifique : Cambodge, Chine, Fidji, Indonésie, Laos, Malaisie, Mongolie, Myanmar, Papouasie Nouvelle Guinée, Philippines, Samoa, Iles Salomon, Thaïlande, Tonga, Vanuatu, Vietnam, Kiribati, République Démocratique de Corée.

Asie du Sud : Bangladesh, Bhoutan, Inde, Maldives, Népal, Pakistan, Sri-Lanka, Afghanistan.

Afrique Sub-Saharienne : Afrique du Sud, Angola, Bénin, Botswana, Burkina Fasso, Burundi, Cameroun, Cap Vert, Rép. Centre Africaine, Comores, Rép. Dém. du Congo, Rép. Congo, Côte d’Ivoire, Djibouti, Erythrée, Ethiopie, Gabon, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée Bissau, Guinée Equatoriale, Kenya, Lesotho, Liberia, Madagascar, Malawi, Mali, Mauritanie, Ile Maurice, Mozambique, Niger, Nigeria, Ouganda, Rwanda, São Tomé et Principe, Sénégal, Seychelles, Sierra Leone, Somalie, Soudan, Swaziland, Tanzanie, Tchad , Togo, Zambie, Zimbabwe, Namibie.

Amérique Latine et Caraïbes : Argentine, Barbade, Belize, Bolivie, Brésil, Chili, Colombie, Costa Rica, Dominique, Rép. Dominicaine, Equateur, El Salvador, Grenade, Guatemala, Guyana, Haïti, Honduras, Jamaïque, Mexique, Nicaragua, Panama, Paraguay, Pérou, St Kitts et Nevis, Ste Lucie, St Vincent et les Grenadines, Trinidad et Tobago, Uruguay, Venezuela, Antigua et Barbade, Cuba, Surinam.

Europe et Asie Centrale : Albanie, Arménie, Azerbaïdjan, Belarus, Bosnie Herzégovine, Bulgarie, Croatie, Rép. Tchèque, Estonie, Géorgie, Hongrie, Kazakhstan, Rép. Kirghize, Lettonie, Lituanie, Macédoine, Malte, Moldavie, Ouzbékistan, Pologne, Roumanie, Fédération de Russie, Rép. Slovaque, Slovénie, Tadjikistan, Turquie, Turkménistan, Ukraine, Féd. de Yougoslavie (Serbie et Monténégro), Gibraltar.

Moyen Orient et Afrique du Nord : Algérie, Rép. Arabe d’Egypte, Rép. Islamique d’Iran, Jordanie, Liban, Maroc, Oman, Rép. Arabe de Syrie, Tunisie, Rép. du Yémen, Arabie Saoudite, Bahreïn, Irak, Libye.

 

 

 

2 – L’origine de la dette

La dette des pays périphériques, qui constitue l’obstacle fondamental à leur développement, est également et avant tout une cause décisive de la " globalisation financière ", l’aspect le plus négatif de la " mondialisation ". L’énorme masse des créances, qui ne pouvaient être remboursées, et ne pourront jamais l’être, a créé un marché financier d’une ampleur jusqu’ici inconnue. Aucune autorité ne pouvant le maîtriser, il engendre dans l’économie réelle une incertitude généralisée : les banques, qui détiennent ces liquidités, en tirent profit en les déplaçant d’un marché, ou d’un compartiment du marché, à un autre (bénéficiant des différentiels d’intérêts, des primes de change, voire spéculant sur les marchés de matières premières) ; les entreprises, devenues incapables d’anticiper un taux de profit quasi-certain, limitent leur investissement, d’où, partout dans le monde, le développement du chômage et de la pauvreté et leur cortège de malheurs.

 

2.1 – La crise et le développement des liquidités internationales

Comme il est de règle dans le capitalisme, la baisse du taux de profit de l’économie internationalement dominante se trouve à l’origine du passage des périodes de stabilité et de croissance aux périodes d’instabilité et de crise. On l’a observé une fois de plus, quand, vers 1965, le taux de profit américain s’est orienté à la baisse (a). Le capital américain a réagi par l’Investissement Direct à l’Etranger (IDE) en Europe (b). Le différend franco-américain qui s’en est suivi a conduit à l’abandon des règles établies à Bretton Woods (c), le FMI a cessé de contrôler les parités monétaires (d), l’accord du Smithonian a tenté, mais en vain, de rétablir un certain ordre monétaire (e).

a – Le taux de profit du capital américain s’est retourné à la baisse vers 1965 quand le marché latino-américain a été saturé : le capital américain y avait investi en masse, mais il y payait des salaires si faibles que la population ne pouvait acheter sa production. Ce retournement de la conjoncture américaine a mis fin aux vingt années de croissance régulière d’après la seconde guerre mondiale, et ouvert la crise qui n’a cessé de s’aggraver depuis.

b – Quoiqu’il n’en ait pas été le seul responsable, le capital américain a très vite réussi à tirer avantage d’une contradiction exceptionnelle :

– d’un côté, le déficit de la balance courante des Etats-Unis — coût de la guerre au Vietnam, réduction de leur avance technologique sur l’Europe — réduisait leur stock d’or, ce qui aurait pu inciter les autorités américaines à limiter par tous les moyens les sorties de capitaux ;

– de l’autre, le capital américain ne pouvait sauver son taux de rentabilité qu’en développant l’IDE et cette stratégie d’internationalisation se trouvait facilitée par le fait — décisif — que le reste du monde y consentait volontiers : ayant subi dans les années antérieures une " pénurie de dollars ", il était prêt à admettre que ce qu’il vendait aux Etats-Unis puisse lui être payé par un simple transfert de dollars, c’est-à-dire rien d’autre que la reconnaissance par les Etats-Unis de leur dette à l’égard de l’étranger. Comme s’il suffisait de signer une reconnaissance de dette pour que la dette soit effectivement réglée ! Effectivement, un créancier (non américain) des Etats-Unis n’est réellement payé que lorsque il achète, avec les dollars reçus, un bien, un actif ou un service aux Etats-Unis. Il est sûr que si le reste du monde avait refusé ce " faux-paiement " (selon l’expression du professeur Bernard Schmitt) l’évolution de l’économie mondiale eût été tout autre ; mais ce ne fut pas le cas. Comme les Etats-Unis y trouvaient — y trouvent encore — un immense avantage, le déficit de la balance courante américaine n’a cessé de croître et a atteint ces derniers temps un niveau record (de l’ordre de 250 milliards de dollars pour 1998), qui témoigne du reste de la faiblesse de la demande étrangère aux Etats-Unis, autant que des illusions concernant la nature de la monnaie dans les règlements internationaux.

 

Le Système Monétaire International

et

la construction d’un ordre international

Avant même la fin de la guerre de la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis se préoccupent de définir les conditions du futur fonctionnement des relations internationales. Pour ce faire, il est indispensable d’instaurer un nouvel ordre monétaire et financier international. Les accords de Bretton Woods instaurent, en 1944, le dispositif accepté par les pays signataires. Deux institutions doivent assurer la stabilité des relations internationales  : le Fonds Monétaire International pour la monnaie et la Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement pour le financement.

Le fmi

1 – Objectifs

1.1 – Pour assurer un système d’échanges internationaux en équilibre stable, est institué un système de taux de change fixes (mais ajustables), articulés autour d’un étalon de change-or ("Gold Exchange Standard"). La responsabilité des pays débiteurs et créanciers est conjointement engagée dans le maintien de cet équilibre.

1.2 – La restauration d’un libre et large commerce mondial (le contrôle des mouvements de capitaux est en revanche accepté plus facilement, car ils avaient créé des désordres dans l’entre-deux guerres).

1.3 – La défense et la promotion de l’expansion équilibrée du commerce et de la production, et d’un haut niveau d’emploi.

La compatibilité entre ces trois objectifs exige des mécanismes de correction des déséquilibres : contrôle de la sortie des capitaux ; ajustement des parités, soumis à autorisation au-delà de 10 % ; recours aux ressources du Fonds (Droits de Tirage), en fonction des dépôts (quotes-parts) des différentes Banques Centrales auprès du Fonds.

2 – Régime des changes

2.1 – Tout pays déclare la parité de sa monnaie soit par un poids d’or, soit en dollars des Etats-Unis, lui-même convertible en or (35 $ l’once).

2.2 – Chaque Etat s’engage à respecter cette parité : soit en maintenant les opérations de change sur son territoire dans la limite de 1 % de sa parité, soit en achetant et vendant de l’or pour le règlement des transactions internationales au cours de 35 $ l’once.

2.3 – Le non respect des règles fait l’objet de sanctions : l’interdiction plus ou moins totale d’accéder aux ressources du Fonds.

La bird

A l’origine, cette institution est créée pour assurer un système de financement international, à commencer par la reconstruction d’après-guerre.

C’est une banque inter-étatique, dont le capital autorisé initialement (10 milliards de $) est souscrit par les Etats (et non par les Banques Centrales). Ce capital garantit des emprunts qu’elle émet pour mettre en place des crédits à long terme destinés à financer les investissements et à encourager les initiatives privées.

Très vite elle renoncera à financer la reconstruction européenne pour se consacrer exclusivement au financement du développement.

Avec ses deux filiales : la Société Financière Internationale (accordant des prêts aux entreprises privées investissant dans les Pays Sous Développés) et l’Association Internationale de Développement (accordant des prêts aux Etats Pays Sous Développés à des conditions très avantageuses), elle constitue la Banque Mondiale.

 

c – L’abondance des eurodollars commence dès 1965. Son premier effet est l’effondrement du système des changes fixes établi à Bretton Woods en 1944 : la France, ayant fait appel à l’IDE américain pour " restructurer " divers secteurs de son industrie, détient des dollars ; sous l’influence de Rueff, pour qui l’or était la seule monnaie véritable, le gouvernement français demande aux Etats-Unis de lui racheter en or les dollars que la Banque de France détenait, conformément à leur engagement de 1947 de rembourser en or tout dollar qui leur serait présenté au taux fixe de 35 $ l’once d’or (taux fixé par Roosevelt en 1933), ce qui établissait la loi du Système Monétaire International d’après-guerre : " le dollar est aussi bon que l’or ". Les Etats-Unis, inquiets de la baisse de leur stock d’or, refusent d’abord la demande de la France ; après d’âpres négociations, ils l’acceptent en 1967, mais déclarent qu’ils ne le feront plus pour d’autres pays ; ce que le Président de la Bundesbank approuve immédiatement : la plus grande part (80 %) de ses réserves étant en dollars, il tenait à éviter à tout prix une crise sur le dollar.

De ce jour, le dollar a cessé d’être aussi bon que l’or, le système de Bretton Woods est rompu, l’économie internationale devra fonctionner sur de nouvelles bases. Les conséquences en apparaissent très vite, et, d’abord, parce que la nouvelle situation avait toute raison de durer.

d – Les Etats-Unis n’avaient aucune raison de vouloir modifier la situation qui leur permettait de payer leurs importations en émettant des dollars, déposés dans les banques américaines, lesquelles les faisaient circuler hors des Etats-Unis (les eurodollars), percevant, outre les intérêts classiques, le profit des manipulations sur les taux de change — faciles à anticiper puisqu’elles suffisaient à les modifier —, et les différentiels d’intérêts — dus à l’action des gouvernements pour maintenir leur taux de change au niveau désiré. On comprend que le système financier ait pu se développer largement, mais tous les mouvements n’en étaient pas nécessairement contrôlés. Ainsi a-t-il suffi, en 1967, d’une modification des taux d’intérêt (sur l’eurodollar et la livre sterling) pour que la livre sterling soit dévaluée, ce qui, à son tour, fait éclater (disparaître) la zone sterling, l’institution séculaire que nul n’aurait pu imaginer si vulnérable. En 1968-69, l’Allemagne, le Japon, la Suisse reçoivent des dollars en masse, ils laissent d’abord flotter leurs monnaies, avant de les réévaluer (ceci a même failli de peu arriver au franc français), ce qu’ils ont décidé hors de tout accord ou négociation avec le FMI, en violation flagrante des statuts de celui-ci (tout changement de parité devait être négocié en son sein).

e – L’abandon des taux de change fixes en 1967 a sonné le glas des accords de Bretton Woods, bien avant la décision américaine d’août 1971. Depuis 1967, le système monétaire international ne cessait de s’auto-détruire, au point qu’il devenait de plus en plus nécessaire d’y rétablir, au moins pour un temps, un peu d’ordre : l’accord du Smithonian (18 XII 1971) a tenté de dépasser la vague des revalorisations sauvages.

Le déficit de la balance externe américaine déséquilibre inévitablement les balances externes des autres pays, ce qui accroît encore le volume des règlements monétaires, donc celui des liquidités, la plupart d’entre elles libellées en dollars (euro-dollars). Inévitablement, après un circuit plus ou moins long, ces dollars reviennent aux Etats-Unis, leur espace naturel de circulation : soit ils y limitent le déficit externe, soit ils financent la dette publique ; l’un et l’autre peuvent être liés, mais il n’y a là rien de mécanique. Le monde entier accepte cette situation et se désintéresse des déséquilibres de l’économie réelle : sans chercher à les résorber, on les transfère au système financier (dette publique, dépôts bancaires), à charge pour lui de les gérer, ce qu’il fait, mais ne peut faire que dans sa logique de marché financier.

Quand la masse des eurodollars a dépassé les 50 milliards, vers 1969, les économistes se sont inquiétés ; aucune autorité, en effet, ne pouvait les contrôler. Mais cette masse offrait au marché financier d’immenses possibilités de croître et on ne s’étonne même plus de l’énorme croissance des liquidités mondiales : les 50 milliards d’euromonnaies de 1969 sont devenus 8 000 milliards, et ce n’est qu’une faible part de la finance mondiale. Comment croire que cette évolution nourrie par un déficit est une bonne chose pour l’économie mondiale !

 

2.2 – L’endettement de la périphérie :

un usage " rentable " des liquidités

Les banques qui détiennent les liquidités cherchent à les placer pour en tirer les intérêts qui constituent leur profit. Elles ont eu trois occasions de le faire, chaque fois, elles ont échoué et se sont retrouvées à la case départ : la hausse du prix du pétrole (a), le besoin des entreprises européennes de se moderniser pour résister à la concurrence de l’IDE américain (b), l’endettement des pays périphériques (c).

a – La première occasion offerte aux banques fut la hausse du prix du pétrole en 1973, imposée davantage par les Etats-Unis que par les pays producteurs de pétrole. Les redevances pétrolières ne pouvaient être payées qu’en dollars car il était la seule monnaie abondante : s’il n’y avait eu cette abondance d’eurodollars, les redevances n’auraient pu être relevées. Le système bancaire occidental était le seul à en disposer, il a eu la chance de pouvoir les valoriser en les prêtant aux acheteurs de pétrole. Qu’une fois transférés aux producteurs de pétrole, on les ait renommés " pétrodollars ", cela ne changeait pas leur nature, même si cela notait leur changement de propriétaires. Le système financier moyen-oriental étant trop peu développé pour valoriser cette manne, ses nouveaux détenteurs ont dû les " recycler " dans le système financier occidental : celui-ci s’est retrouvé avec la même masse d’eurodollars, accrue du déficit américain, et s’est reposée la même question de savoir comment et où les placer, ce fut le retour à la case départ.

b – La seconde occasion pour les banques fut l’obligation pour les entreprises européennes d’investir pour se moderniser et accroître leur productivité face à la concurrence de l’IDE américain. Cette période est complexe, contradictoire : l’inflation est forte (abondance de liquidités, abandon des normes de prix, financement de la modernisation par les entreprises), elle polarise l’inquiétude au point qu’on ne s’intéresse pas aux tensions déflationnistes qu’elle génère (faillites, baisse de la demande d’investissement et de consommation), et qui finiront par l’emporter. Paradoxalement, en régime capitaliste, on est plus attentif aux phénomènes financiers qu’aux phénomènes " réels ". Les firmes ne parlent pas de déflation, mais cherchent de nouveaux marchés ; les banques n’en parlent pas non plus, mais cherchent à mieux " placer " leurs liquidités ; les Gouvernements s’inquiètent de la montée du chômage, encore qu’ils aient rapidement appris que ce chômage limite les revendications, renforce l’individualisme, affaiblit le mouvement syndical, chacun tenant à conserver son emploi. Banques, entreprises et Etats peuvent trouver un terrain d’entente. Dans la seconde moitié des années 1970, le niveau de l’investissement est élevé, financé par l’abondance des liquidités, facilité par l’inflation, si différent son effet soit-il de celui des années 1960, et si contradictoire en lui-même :

– fait pour moderniser, et assurer la compétitivité, il réduit l’emploi, surtout si la firme se délocalise dans un pays étranger à bas salaires ;

– détruisant les entreprises de biens d’équipement qui s’adaptent lentement aux nouvelles techniques, ou n’ont pas les brevets nécessaires, il déstructure le tissu industriel national, crée des " trous " dans le système productif, d’où les ruptures de " filières ", la dépendance de l’importation, la suppression d’emplois...

– à la différence des années 1960, les erreurs d’investissement se multiplient, des usines ultra modernes ferment leurs portes avant de les ouvrir, le gaspillage est destructeur.

Ce processus est cependant brutalement interrompu fin 1979, pour une raison tout à fait extérieure. Arrivant à la direction de la FED, Volker augmente brutalement le taux d’intérêt — et de là le taux de change du dollar, on y reviendra — (cf. encadré) : les entreprises résistent à la hausse des coûts financiers en se désendettant, renvoyant pour la seconde fois les banques à la case départ.

c – C’est l’alliance des entreprises, des banques et des Etats qui offre alors aux banques la troisième occasion de placer leurs liquidités. Pour résister aux tensions déflationnistes, les entreprises cherchent des clients : endetter le consommateur potentiel est un moyen de vendre (en France, au début des années 1970, le crédit à la consommation a créé le sur-endettement des ménages). La question est de savoir qui endetter : au milieu des années 1970, le niveau d’endettement des firmes, des ménages et des Etats eux-mêmes, à l’Ouest ou à l’Est, est tel que l’on ne peut penser l’élever. Il ne reste que, mais il reste, les pays périphériques, encore assez peu endettés. " L’occasion fait le larron ", l’alliance se noue entre banques, firmes et Etats des pays centraux ; les firmes qui voulaient vendre pouvaient aisément décider les banques à faire ces prêts, d’autant plus que les Etats les incitaient à participer aux consortiums qui se constituaient toujours plus nombreux, pour réduire la montée du chômage chez eux. Le prêt devint le meilleur argument de vente. Ministres, banquiers, industriels du Centre visitent les Périphéries, faisant des propositions plus alléchantes les unes que les autres, à des taux d’intérêt réels très bas du fait de l’inflation, avec de confortables délais de grâce, n’hésitant pas à dénoncer dans les journaux de ces pays les Ministres qui refusent le risque d’endettement, au prétexte qu’ainsi ils refusent de " créer des emplois chez eux " .

On ne reprochera pas aux dirigeants de ces pays d’être entrés dans ce processus d’endettement : il pouvait être l’alternative à la faiblesse dérisoire de l’Aide Publique au Développement face à leurs besoins ; la corruption existe partout ; les groupes influents de ces pays pouvaient vouloir maintenir des importations de consommation, ou exporter leurs propres capitaux. (On a pu établir une corrélation stricte au Vénézuela entre l’aide reçue et la fuite des capitaux nationaux : pour 1 dollar qui rentrait au titre de l’endettement, 1,7 dollar partait se placer dans une banque américaine). On peut en revanche reprocher au FMI de n’avoir alors cessé de blâmer les banques créditrices pour leur prudence qu’il jugeait inutile et dangereuse. Comment les dirigeants de ces pays auraient-ils pu refuser ? Tout le monde est satisfait, l’endettement des pays de la Périphérie se multiplie par près de huit fois en moins de dix ans.

Il est vrai que cet endettement a rapidement stimulé l’économie mais à la manière d’une drogue. La conjoncture des années 1975-80 a été bonne dans les Périphéries mais une grande partie de l’amélioration était artificielle : les délais de grâce (5 à 7 ans) permettaient de ne rien avoir à payer, ni intérêt, ni remboursement du capital ; la concurrence entre firmes des pays centraux abaissait les prix, élevait les termes de l’échange des acheteurs et le produit disponible par tête (c’est un artifice, mais les comptabilités sociales sont ainsi faites) ; tout ceci réuni faisait même progresser les systèmes scolaire et de santé. Quant aux Centres, les taux de croissance y étaient certes assez faibles, — et inférieurs à ceux des Périphéries — mais les nouveaux débouchés les avaient stabilisés, y stimulant un peu l’investissement et ralentissant la montée du chômage. Dans ce climat, la hausse du prix du pétrole de 1979 ne paraissait pas catastrophique, elle incitait même les pays pétroliers à emprunter davantage. Il en ira différemment après 1982, quand le prix du pétrole baissera sensiblement.

Mais, ce n’est que le début de l’histoire qui conduit au changement radical de l’économie du monde, une étape fondamentale du processus de mondialisation.

 

3 – La " crise de la dette "

Si, en pure logique, on pouvait affirmer que la dette des pays périphériques ne pourrait jamais être payée (a), le détonateur réel de la " crise de la dette " a été le retournement brutal de la politique monétaire américaine décidé par le directeur de la FED dans les derniers mois de la présidence de Carter (b). Sur le champ, les banques ont démontré qu’au nom de la logique financière, elles étaient capables de provoquer un énorme gaspillage réel (c).

a – Quelques économistes, peu nombreux — du type trouble-fête ou prophète de malheur — avaient cependant tiré la sonnette d’alarme. On pouvait en effet savoir, dès le début du processus d’endettement des Périphéries, que la dette ne parviendrait jamais à être payée. L’histoire était là pour le montrer, il suffisait de se reporter aux précédentes grandes crises du capitalisme pour constater que la régle a été l’abandon des dettes plutôt que leur remboursement. La théorie le confirmait et tout spécialement la théorie libérale de de la " croissance transmise par les transferts de capitaux ". Le raisonnement était presque élémentaire :

– le remboursement d’un emprunt en monnaie nationale ne pose pas de problème, l’entreprise qui emprunte pour acheter ses biens d’équipement, retrouve par la vente de ce qu’ils produisent la monnaie nécessaire au remboursement de l’emprunt initial ;

– en revanche, un emprunt en monnaie étrangère doit être remboursé en monnaie étrangère ; on a bien le même mécanisme — le paiement du service de la dette (intérêt et principal) doit être assuré par le produit de l’investissement — mais avec une différence essentielle : il faut le faire en devises convertibles ; il faut donc d’abord vendre ses produits dans ce type de devises, donc les vendre aux pays du Centre, et en obtenir une quantité suffisante, puis les transférer au créancier pour le service de la dette ;

– dans ces conditions il faut donc que les pays du Centre soient largement ouverts aux produits des pays auxquels ils ont prêté ; s’ils veulent vraiment (honnêtement) le remboursement de leurs prêts — et pas seulement maintenir leur domination — il faut qu’ils acceptent d’acheter aux pays endettés non seulement les produits qu’ils leur achetaient jusqu’ici (en quantités et en prix) mais qu’ils leur en achètent bien plus encore pour que les pays endettés puissent dégager un surplus commercial qui leur apporte la quantité de devises convertibles nécessaires au réglement du service de la dette.

Il est évident que la réussite du processus de remboursement était d’emblée hypothéquée par deux éléments :

– d’abord, la logique de l’endettement : si les pays ont été endettés, c’était avec l’intention d’en faire des acheteurs et non de les reconnaître comme vendeurs ;

– ensuite, la structure actuelle des échanges : la plupart des pays de la Périphérie n’ont à vendre qu’une gamme très étroite de produits (produits de base, agricoles ou miniers) dont les débouchés ne sont pas facilement extensibles ; l’entrée sur les marchés occidentaux n’est pas libre pour les produits manufacturés que certains d’entre eux peuvent exporter (textile, habillement, cuir, chaussure et même électronique grand public).

Le problème était d’autant plus insoluble que ce qui peut valoir au niveau d’un pays perd son sens au niveau de l’ensemble : comment imaginer que 140 pays " endettés " auraient pu vendre une masse additionnelle de produits sans que les prix ne s’effondrent ?

b – La crise était donc inévitable, mais les circonstances concrètes qui la déclencheraient, le moment auquel elle surviendrait, n’en étaient pas déterminés pour autant. Son détonateur immédiat — et non sa cause — a finalement été le changement brutal de la politique monétaire et économique des Etats-Unis à la fin du mandat de Carter (fin 1979).