SERFATY Abraham

Peut on dire que les violations des droits de l'homme, et les comportements des régimes de dictature et d'oppression en général constituent un frein ou un obstacle au développement économique et social? Comment se manifestent concrètement ces obstacles?

entretien entre Abraham SERFATY* et Marc OLLIVIER**

* Abraham SERFATY, ingénieur des mines marocain, emprisonné pendant dix huit ans par le roi Hassan II pour son action politique en faveur de la démocratie et du développement, est un militant des Droits de l'Homme internationalement reconnu.
** Marc OLLIVIER, chercheur du CNRS en sciences sociales, est membre de l'ISMEA et Président du groupe de travail sur les inégalités de développement du réseau INES (International Network of Engineers and Scientists for global responsibility).



M.O. (Marc OLLIVIER): La capacité des hommes à trouver et perfectionner des méthodes de violence et de répression à l'égard de leurs semblables est sans limites et l'expérience accumulée au cours des siècles par l'humanité dans ce domaine défie l'imagination. A notre époque, caractérisée par ailleurs par de grands progrès économiques et sociaux, par l'existence, dans un petit nombre de pays, de systèmes politiques fondés sur le Droit, sur la reconnaissance et la défense de certaines libertés individuelles et sur l'exercice effectif de la souveraineté des citoyens, la majeure partie de l'humanité reste cependant victime de régimes politiques dictatoriaux, et se trouve empêchée de manifester ses aspirations à une vie meilleure par tout l'arsenal des moyens répressifs: emprisonnements arbitraires, tortures, enlèvements et disparitions, massacres organisés, etc... Il suffit de lire les rapports comme ceux d'Amnesty International et d'autres organisation humanitaires non gouvernementales pour se rendre compte de la gravité et de l'importance de cette terreur institutionnalisée qui pèse sur la majorité des humains.
Il faut rappeler que les méthodes répressives ont toujours été nécessaires pour faire accepter aux classes ou aux peuples exploités les inégalités économiques et les injustices sociales . A notre époque où ces inégalités sociales se mondialisent au même rythme que l'économie, l'information ou la culture, et menacent beaucoup plus sérieusement qu'autrefois la stabilité et la sécurité internationales, on voit également les méthodes répressives prendre une dimension mondiale et devenir par elles mêmes un de ces problèmes globaux qui menacent notre futur. Toutefois, si la conscience des risques majeurs qui s'attachent aux moyens modernes de la guerre est assez largement développée, il n'en est pas de même en ce qui concerne les effets immenses de la répression sur les inégalités de développement. Rappelons très rapidement certains de ces effets:
- l'accélération de la fuite des cerveaux vers les pays développés: le nombre de cadres hautement qualifiés haitiens par exemple est beaucoup plus grand à l'extérieur que dans ce pays lui-même, et tous les pays du Tiers Monde sont victimes de cette hémorragie de savoir faire;
- les effets sur les investisseurs, aussi bien nationaux qu'étrangers, de l'instabilité politique due aux tensions sociales (révoltes, grèves, etc..) que génère la répression ;
- l'extension monstrueuse, accompagnant tout pouvoir arbitraire, de la corruption, qui influence les choix techniques et financiers (priorité aux grands projets, aux emprunts extérieurs) et grossit les fuites de capitaux;
- les dépenses militaires massives pour les moyens de répression et les conflits locaux de "prestige" ou de diversion, qui diminuent d'autant les ressources pour le développement;
- les destructions de richesses et de capacités productives, et notamment de capacités humaines, provoquées par la répression, les conflits internes et les massacres qu'ils engendrent, par exemple au Rwanda, au Caucase, dans l'ex-Yougoslavie etc...);
- le blocage quasi total de toutes les formes de créativité humaine productrice de mieux être.
Il faut donc absolument faire prendre conscience de l'immensité des gaspillages et des manques à gagner résultant des diverses formes de répression et de terreur. D'une manière générale, on peut constater que les inégalités de développement sont d'autant plus grandes que le régime politique du pays considéré est plus dictatorial, la pire situation étant celle des pays où règne un pouvoir personnel sans partage.
Toi qui as passé dix huit ans dans les prisons du roi du Maroc, comme des milliers de Marocains dont beaucoup sont malheureusement morts suite aux tortures et aux mauvais traitements qu'ils ont subis, tu es évidemment bien placé pour ressentir ces problèmes. Quelles sont les raisons qui ont permis à des régimes autoritaires, dictatoriaux, souvent totalitaires, d'accaparer le pouvoir politiqiue dans les états post-coloniaux dont la population avait lutté pour l'indépendance et la liberté? La politique des blocs à l'échelle internationale a-t-elle joué un role dans cette évolution?

A.S.(Abraham SERFATY): Je crois qu'il faut d'abord analyser cette situation à partir des problèmes internes des pays du Tiers Monde. Dans la majeure partie de ces pays en effet, lorsque les indépendances ont été acquises, ce sont les classes dominantes, anciennes ou nouvelles, qui ont pris la relève des colonisateurs sous le couvert d'une idéologie nationaliste populiste, et leur but caché, mais essentiel, était de continuer à opprimer et exploiter leurs peuples sous des formes nouvelles en sauvegardant les intérêts des ex puissances coloniales pour obtenir leur appui à cette politique. Dans certains cas cependant, cette libération nationale fut le fait de mouvements vraiment révolutionnaires qui voulaient mettre un terme à l'exploitation coloniale ou impérialiste; mais dans un contexte où la lutte armée était le seul moyen d'y parvenir, ils étaient naturellement conduits à chercher l'appui des pays dits "socialistes", et ils ont ensuite construit leurs nouveaux états en s'inspirant des pratiques de ces pays, qui avaient à l'époque une conception étroitement technocratique du développement, celle de la construction simultanée de l'Etat et de la Nation "par le haut". Pour les dirigeants de l'URSS à cette époque, l'exemple de l'Ethiopie était le modèle à suivre pour toute stratégie de développement.
De plus, l'idéologie nationale populiste qui a marqué les indépendances de ces pays conduisait les forces de changement à rejeter tout ce qui venait de l'ancien colonisateur, y compris le concept moderne de démocratie. On y opposait les expériences du socialisme "réel" ou le communautarisme de la "oumma" islamique, supposés supérieurs à la démocratie "bourgeoise" et sur cette base idéologique se sont développés les régimes de Nasser, de Castro, de Khadafi, de Boumedienne, etc... Il est encore difficile de faire admettre aux responsables politiques dans le monde arabe par exemple que le concept de démocratie s'est forgé à travers l'histoire des peuples de l'Europe occidentale et que ce n'est pas une raison pour le rejeter. C'est ainsi que les contradictions sociales et politiques internes à chaque pays et l'affrontement des blocs à l'échelle internationale ont abouti à l'instauration de régimes autoritaires, souvent même dictatoriaux et oppresseurs.

M.O.: Après avoir connu les indépendances formelles de l'ère post-coloniale, qui camouflaient la persistance des dépendances économiques vis à vis du système des multinationales, ne sommes nous pas en train d'assister à la naissance des démocraties formelles, camouflant la poursuite de l'exploitation et de l'exclusion des plus pauvres dans tous les pays? Pourquoi la démocratie a-t-elle tant de difficultés à pénétrer dans le Tiers Monde?

A.S.: Pour tenter de répondre, il faut rappeler un certain nombre de réalités historiques: la démocratie sous ses formes actuellement dominantes dans le monde occidental est le fruit d'un très long processus de formation de la société civile dans ces pays. A travers ce processus séculaire, marqué par de nombreuses luttes sociales et de très violents conflits politiques, cette société civile a construit des contre-pouvoirs vis à vis de l'absolutisme existant auparavant, qui continuent à jouer un rôle fondamental dans les états démocratiques parlementaires actuels. L'action du pouvoir judiciaire en Europe, sous des formes spécifiques à chaque pays, en est un bon exemple. Or il n'existe rien d'équivalent, sinon à l'état embryonnaire, dans la plupart des pays du Tiers Monde. Dans ces pays, les détenteurs des appareils d'état n'ont quasiment rien en face d'eux pour contrebalancer leurs pouvoirs, car la culture de la liberté individuelle, des droits civiques et des solidarités sociales est encore très peu enracinée et les origines historiques de ces Etats rappellent plutôt le despotisme ou le pillage colonial.
Toutefois, depuis la fin de l'affrontement des blocs et la destruction quasi générale de tous les systèmes sociaux pré-capitalistes dans le monde entier, on observe partout, et notamment dans les grandes villes du Tiers Monde où s'entassent dans des conditions misérables de grandes masses de jeunes exclus des circuits de la production, l'expression de revendications nouvelles contre l'arbitraire et les privilèges, pour plus de justice sociale et de démocratie. C'est sur ces aspirations et cette prise de conscience nouvelles que pourront se construire les forces nécessaires pour mettre en oeuvre de nouvelles politiques de développement.
Comment faire reculer les obstacles que représentent ces régimes oppresseurs et mieux garantir le respect des droits de l'homme? Je pense que nous sommes là sur un terrain encore peu exploré. Le recours aux pratiques répressives et anti démocratiques à des degrés divers semble en effet la réponse de facilité pour les gouvernements soumis au système dominant des relations internationales, dont les effets se font sentir gravement dans tous les pays: au Sud par la misère et la violence sociale, au Nord par un chômage massif et une pollution croissante, à l'Est par l'effondrement des capacités productives, la prolifération des mafias simultanément à la ruine des services publics et par des rythmes d'inflation déstabilisateurs.
Mais on observe ici et là dans le monde des mouvements sociaux et politiques qui révèlent l'existence de luttes très vives pour la démocratie: il est très important de bien comprendre la génèse de ces luttes, les facteurs des succès qu'elles remportent et les obstacles qui expliquent leurs échecs, pour tenter d'imaginer comment les forces de progrès qui existent partout pourraient parvenir à surmonter les inégalités de développement , en commençant par imposer la reconnaissance des droits de l'homme, de la femme et de l'enfant. Il faut citer ici naturellement l'expérience des populations d'Afrique du Sud, qui ont réussi à construire un nouvel Etat du peuple entier sur les ruines de l'apartheid. Un des aspects très intéressant de cette expérience est constitué par les très larges et multiples formes de solidarité qui se sont manifestées dans le monde entier, et notamment aux Etats Unis, sous des formes très concrètes, avec cette lutte contre le racisme institutionnalisé, ainsi que l'efficacité des sanctions internationales décidées et mises en oeuvre dans le cadre de l'ONU.
D'autres expériences politiques intéressantes se déroulent ailleurs, en particulier dans plusieurs pays d'Amérique du Sud et d'Amérique Centrale, avec dans certains cas également des interventions de l'ONU d'une nature toute nouvelle, comme au Salvador, au Cambodge, au Mozambique, ou plus récemment en Haiti. Dans plusieurs pays d'Afrique Noire on observe des processus assez proches, sous la forme de "Conventions Nationales", toujours accompagnés de mouvements sociaux protestant contre l'oppression et la corruption. L'expérience en cours au Maroc est également à citer, où les progrès vers la démocratie ont été obtenus par des forces qui ont lutté d'abord pour le respect des Droits de l'Homme au cours des années 70 et 80, en renouant sur ce terrain des liens de solidarité avec des forces similaires en France et en Europe occidentale. Par exemple j'ai rencontré récemment le Secrétaire Général des Commissions Ouvrières de Catalogne qui m'a dit "Nous avons décidé de centrer notre solidarité internationale avec les syndicats marocains, parce que nos usines textiles ont fermé pour être délocalisées au Maroc: nous pensons en effet, avec les syndicalistes marocains, qu'une amélioration de la situation des travailleurs au Maroc ne pourra que modifier positivement la situation du travail en Catalogne même".

M.O.: Il semble donc que certains aspects des nationalismes d'antan sont en train d'être dépassés, et que des solidarités transversales entre les peuples se construisent en occupant en même temps les terrains culturel, économique et politique, aussi bien à l'échelle régionale qu'à l'échelle intercontinentale. Ce n'est pas pour autant que le rôle des états et des gouvernements perde de son importance: on le voit dans les transformations rapides des modes d'action de l'ONU et dans l'émergence de nouvelles revendications à l'égard de la politique des organismes internationaux de développement.

A.S.: Effectivement et c'est ainsi que le nouveau gouvernement d'Afrique du Sud par la voix de Nelson Mandela, a posé dès son installation le problème de la transformation des rapports internationaux en faveur d'un développement plus juste. Mais des forces contradictoires très puissantes se manifestent également: lors de la guerre du Golfe, sous couvert de repousser l'agression de Saddam Hussein contre le Koweit, la coalition rassemblée par les USA s'est livrée à une destruction systématique des infrastructures et des capacités industrielles de l'Irak, retardant ainsi pour de nombreuses années son développement. De même les exactions et les destructions auxquelles se livrent entre eux certains partenaires de l'ex Fédération de Yougoslavie ne peuvent que produire une très profonde régression économique et sociale dans cette région de l'Europe. Au Rwanda, et dans plusieurs pays de l'ancien empire soviétique, des drames analogues se déroulent. On apprend également que la France, l'Italie et l'Espagne, face aux affrontements internes qui déchirent une Algérie durement éprouvée à la fois par les ravages de l'endettement et par la corruption de ses dirigeants, envisagent de s'associer pour créer une force d'intervention rapide clairement dirigée contre les peuples du Maghreb.
De telles évolutions, déjà amorcées ou encore seulement menaçantes, nous montrent que les risques de voir s'aggraver les inégalités de développement et s'élargir les régions du globe vouées à la ruine économique et au chaos social et politique ne sont pas négligeables. Nous devons en tirer la conclusion que les luttes pour le respect des Droits de l'Homme et pour le renforcement de la démocratie ne concernent pas seulement des individus ou des groupes d'individus, mais également des peuples entiers, qui sont collectivement victimes de violences et de répression.
Cependant il faut aussi reconnaître que beaucoup d'aspects de la réalité économique, sociale, culturelle et politique du monde actuel sont encore difficiles à interpréter, notamment si l'on considère les évènements majeurs de la période récente: l'effondrement des états du "socialisme réel" et ses séquelles dramatiques, la guerre du Golfe et les transformations en cours au Moyen-Orient, ainsi que les changements rapides et de grande ampleur qui caractérisent la zone du Pacifique.

M.O.: Beaucoup d'actions répressives apparaissent liées également aux contraintes financières et monétaires imposées aux pays du Tiers Monde par le FMI et la BIRD, sous la forme des "plans d'aménagement structurel". On peut ainsi se demander si ces organismes officiellement destinés à favoriser les politiques de développement ne sont pas devenus des acteurs sur le terrain de la répression et des atteintes aux Droits de l'Homme. En effet certains aspects des Plans d'Ajustement Structurel imposés par le FMI pour rétablir l'équilibre des comptes extérieurs de la plupart des états du Tiers Monde ont provoqué des résistances et des protestations massives, en particulier pour s'opposer à la hausse des prix des denrées de première nécessité. A ces protestations, les gouvernements concernés ont répondu par la répression, souvent très violemment. C'est notamment le cas en Amérique du Sud et dans certains pays d'Afrique.
On voit nettement dans de telles situations, les liens entre la politique économique des gouvernements autoritaires et corrompus et leurs actions répressives contre la population. La plus grande part des déséquilibres monétaires et financiers dont souffrent la quasi totalité de ces pays est due en effet aux emprunts excessifs souscrits par ces gouvernements au cours des années 70 et 80, au gaspillage des ressources de l'Etat pour des dépenses improductives (armements, importations de biens de consommation, construction de palais ruineux et réalisations économiques inutiles) et aux fuites de capitaux massives destinés à mettre à l'abri dans les banques des pays occidentaux les patrimoines privés constitués frauduleusement par les classes privilégiées. Le recours à la violence et à la répression des mouvements sociaux permet aux responsables de ces déséquilibres d' en faire porter les conséquences sur les populations et ils y ont largement réussi, par exemple dans des pays comme le Mexique, le Brésil ou le Pérou, dont la dette extérieure est particulièrement élevée, mais aussi dans beaucoup d'autres pays, parmi lesquels ceux du Maghreb sont particulièrement bien placés.
Mieux: ce fardeau de la dette du Tiers Monde et des paiements d'intérêts qu'elle entraîne ont permis au système financier international de faire payer aux peuples concernés plusieurs fois le montant des emprunts initiaux. Ainsi s'est mise en place, sous la contrainte de cette répression, une véritable pompe à finances qui prive les peuples des pays endettés des ressources qui leur sont nécessaires pour se développer. Il me semble tout à fait clair que de ce point de vue, les atteintes aux Droits de l'Homme et les régimes de répression ont une fonction économique essentielle et jouent un rôle très important dans la génèse et l'aggravation des inégalités de développement. Mais comment accepter que des organisations internationales chargées en principe de promouvoir le développement économique et social des peuples se fassent complices de telles pratiques?

A.S.: C'est pourquoi il me paraît évident que le fonctionnement actuel des relations internationales et le pouvoir absolu exercé par des structures technocratiques, par les banques et le système financier des pays occidentaux doivent être profondément transformés et faire place à de nouveaux mécanismes d'organisation du travail, de répartition des revenus et de régulation financière prenant en compte les aspirations et les besoins de l'ensemble des êtres humains et de tous les peuples, du Sud comme du Nord. Pour cela, il faut une vision différente des relations internationales: c'est très difficile, car les forces sur lesquelles on peur s'appuyer sont très dispersées, mais pas impossible si l'on est attentif aux mouvements de la réalité sociale et politique. De nouvelles solidarités semblent se construire en Asie, dans les zones de développement centrées sur la Chine et le Japon, ainsi qu'en Amérique du Sud entre les pays du sud du continent; d'autres solidarités à plusieurs niveaux apparaîtront inévitablement au sein du regroupement entre le Canada, les USA et le Mexique; les débats sur les orientations à donner à l'Union Européenne et sur l'avenir de ses relations avec les pays de l'ancien bloc socialiste reflètent également les mêmes besoins de relations internationales profondément nouvelles pour faire face aux risques globaux qui menacent notre futur.

M.O.: La défense des Droits de l'Homme et les luttes pour la démocratie sont elles des bases idéologiques suffisantes pour construire des stratégies de développement capables de réduire les inégalités économiques et sociales et renforcer la sécurité collective des nations?

A.S.: C'est toute une conception nouvelle non seulement des rapports internationaux, mais des voies de développement des pays du Sud, du Nord et de l'Est, qui est actuellement en gestation et qu'il faut soutenir.D'une part la faillite et l'effondrement des régimes communistes ont entraîné une large désaffection à l'égard du "socialisme réel" et des modèles qu'il soutenait depuis une cinquantaine d'années. Ces modèles reposaient sur des interprétations très technocratiques du marxisme et restaient étroitement soumis aux aspects chauvins et exclusivistes du nationalisme populiste. Ils ont été submergés par le raz de marée des idées ultra libérales, pour lesquelles l'homme est réduit à une seule dimension, celle du consommateur, et qui ne font aucune place à ses dimensions sociales et culturelles ni à ses besoins de solidarité et de sécurité collectives. C'est la négation de toute culture et de tout apport concret des peuples et de leur histoire. Derrière cette conception caricaturale de la liberté et du mot d'ordre "chacun pour soi", l'argent est le véritable maître, et c'est en fait le vide idéologique et spirituel qui s'installe.
D'autre part on voit resurgir face à ce vide idéologique l'impact des grandes religions qui ont marqué l'histoire de l'humanité car elles sont porteuses des idéaux de justice et d'égalité entre les hommes, même si elles ne parviennent pas non plus à se débarrasser des attitudes exclusivistes, chacune prétendant être meilleure que les autres et pouvant ainsi ouvrir la voie à des mouvements intégristes intolérants et agressifs. La vigueur nouvelle des réactions de type tribal, des solidarités claniques ou des mouvements de "purification ethnique", en particulier en Europe, mais aussi dans beaucoup d'autres pays, peuvent sans doute aussi s'analyser, au moins en partie, comme des conséquences de ce vide idéologique.Dans cette situation, tous les hommes qui conservent le moindre sens de leurs responsabilités sont amenés à penser qu'il faut absolument redonner toute leur force aux fondements moraux et à une éthique humaniste de la lutte politique, car c'est en s'écartant de ces fondements que n'importe quelle idéologie de changement social peut produire les drames que nous avons connus partout dans le monde.
En partant de cette base, les hommes réussiront certainement à construire des idéologies de progrès social intégrant les aspirations à la justice dont sont perteuses les religions, mais prenant en compte également les outils d'analyse et les démarches critiques construits par les sciences, notamment les sciences sociales, et parmi eux les apports de Marx, précieux pour la compréhension de notre système économique et social (et non comme doctrine politique partisane). On trouve déjà des témoins de telles démarches dans les oeuvres de Teilhard de Chardi. Il y en a d'autres. Cette idéologie du futur, intégrant tous les héritages culturels et toutes les expériences des luttes sociales et politiques sans aucune exclusive, pour fonder la responsabilité et la solidarité des humains vis à vis de leur destin commun, est en gestation sous nos yeux. De son développement et de son influence dépendra notre capacité à maîtriser notre avenir.

M.O.: Comment pouvons nous participer , dans les pays développés, à la réalisation de cette nouvelle vision du développement, fondée sur le respect de l'autre et la communauté de destin entre les hommes et entre les peuples?

A.S.: Dans tous les pays du monde, les forces démocratiques qui apportent aujourd'hui leur concours à cette tâche très difficile s'appuient sur des principes communs que nous avons déjà évoqués. Elles ont aussi nécessairement des objectifs également communs, tel que la réforme profonde de la politique monétaire et financière internationale, qui aggrave les inégalités de développement, au lieu de les corriger. Mais ces forces sont d'abord contraintes d'adapter leurs actions aux réalités de chaque pays et à l'histoire de chaque peuple. En particulier, elles ne peuvent plus, dans le monde actuel, rester prisonnières de stratégies de développement fondées uniquement sur l'étatisation, ce qui veut dire qu'elles doivent accepter le pluralisme en leur sein et rassembler aussi bien les travailleurs salariés que les entrepreneurs privés nationaux.
Le rôle de l'Etat n'est pas pour autant négligeable, bien au contraire, car de nos jours les grandes opérations de développement ne peuvent plus se réaliser sans apports de capitaux et de techniques provenant de pays extérieurs dont la disposition ne peut être laissée sans contrôle entre les mains des firmes multinationales. Il faut donc que les intérêts nationaux puissent utiliser les moyens de l'état pour harmoniser les objectifs de développement dans le cadre d'une planification indicative à long terme, élaborée démocratiquement, qui prenne en compte tous les intérêts du pays et organise également le contrôle de sa mise en oeuvre par toutes les catégories sociales intéressées: entrepreneurs nationaux, travailleurs, usagers, etc...C'est l'image d'une économie mixte qui se dessine ainsi, avec l'élément indispensable de la participation de tous les intéressés, garantie par l'organisation et le fonctionnement démocratiques de l'état.
Bien entendu, de telles perspectives ne pourront se réaliser pleinement si les forces démocratiques se contentent d'agir au niveau de chaque pays: le repli sur soi, les projets plus ou moibs autarciques ont fait la preuve de leurs faiblesses. D'ailleurs les forces démocratiques manifestent déjà leurs capacités à s'organiser à d'autres niveaux pour changer le rapport des forces sur l'arène internationale. Il est clair par exemple qu'aucune expérience de développement ne pourra réussir au Maghreb si elle reste isolée. Même si le mouvement démocratique est aujourd'hui plus avancé au Maroc, il ne pourra atteindre ses objectifs de libération et de développement s'il ne se relie pas à des luttes et à des succès du même ordre en Algérie et en Tunisie. C'est un problème difficile à résoudre étant donné l'impasse où se trouve actuellement le peuple algérien, mais il n'y a pas d'autre issue entre le régime répressif et corrompu actuellement en place à Alger et un intégrisme religieux qui déchire la société en factions antagonistes, les quelques noyaux démocratiques qui existent dans ce pays sont les seuls à représenter une alternative de tolérance et de coopération au service des intérêts nationaux. On voit même la possibilité d'ouvrir plus largement ces perspectives de coopération: les mouvements démocratiques du Maghreb commencent en effet à renforcer leurs liens avec les aspirations populaires des pays du nord de la méditerrannée, eux aussi victimes du système actuellement dominant des rapports internationaux, pour agir ensemble en faveur d'une profonde transformation de ces rapports.
Des formes de coopération se développent également avec les ONG à l'échelle internationale, qui permettent aux forces démocratiques de tous les pays de se manifester activement dans les enceintes des agences de l'ONU et de coordonner leurs actions en faveur d'une politique internationale plus favorable à un véritable développement.

M.O.: En définitive, quelles conclusions peut on tirer de l'expérience des luttes pour la défense des droits de l'Homme et pour la démocratie sur le terrain du développement?

A.S.: Dès 1956 j'ai participé très activement aux premiers programmes de développement du Maroc, dans un contexte idéologique extrêmement technocratique qui dominait le monde entier à cette époque. Les avatars de la dictature et de la répression que j'ai traversés dans mon pays, et les expériences sur lesquelles j'ai pu réfléchir dans beaucoup d'autres m'ont conduit à penser que l'objectif du développement ne peut se limiter à des notions économiques et technologiques. Il faut prendre en compte toutes les dimensions de l'homme pour réaliser un développement véritable, et considérer qu'un tel développement doit s'effectuer sous la responsabilité et par l'intervention des êtres humains directement concernés. La base de tout développement doit donc à mes yeux être fondée sur l'essor de la créativité de tous les membres d'une société, sur la "libération de la subjectivité créatrice", comme le dit justement Julia Christeva.
Une telle exigence implique naturellement deux conditions essentielles: l'existence d'un espace de liberté où les règles de la démocratie permettent l'épanouissement de toutes les initiatives et une régulation concertée des rapports sociaux; et par ailleurs un enracinement solide dans l'histoire et la culture des peuples concernés, c'est à dire l'acceptation et la reconnaissance de leur identité. L'alternative aux inégalités de développement qui stérilisent actuellement l'immense majorité des ressources dont dispose l'humanité et constituent le terrain où naissent et se développent de graves menaces pour la sécurité internationale est donc à mon avis la mise en oeuvre d'une politique de développement radicalement nouvelle, qui reposerait sur trois pilliers essentiels et complémentaires:
- en premier lieu la mobilisation des énergies créatrices de tous les êtres humains;
- deuxièmement la défense des Droits de l'Homme et des libertés dans des sociétés démocratiquement organisées,
- et enfin le respect et la reconnaissance de toutes les identités nationales construites par l'histoire des peuples.

Paris, octobre 1994


Cet entretien a été réalisé dans le cadre du groupe de travail international sur les inégalités de développement (INES-DEV) créé par le réseau INES pour explorer les responsabilités et les possibilités d'action des scientifiques vis à vis des problèmes globaux générés par ces inégalités de développement.Toutes les réactions, réponses, critiques, etc...sont les bienvenues et doivent être adressées à l'adresse ci-après:

Marc OLLIVIER
tel/fax: +33 4 76 73 12 35 - Courriel: mollivier@ismea.org

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