COLLOQUE INTERNATIONAL

Réflexions sur l'impact des entreprises multinationales américaines dans la société

Grenoble 11-12 janvier 2002

 

MONDIALISATION ET MOUVEMENTS SOCIAUX

Intervention de Marc Ollivier

A la 4ème session plénière du colloque " Stratégies des mouvements sociaux "

 

Avant toute chose, vous me permettrez de saluer nos collègues et amis américains qui participent à ce colloque et qui lui apportent une dimension essentielle. D'une part en effet ils ont une expérience directe des effets sociaux de ce qu'ils appellent la " corporate governance " une expression dont nous n'avons pas encore l'équivalent en Français et qui caractérise un système politique dominé par l'influence et l'argent des firmes multinationales ; d'autre part aussi parce que les grands médias, qu'ils soient américains ou européens, occultent presque complètement l'existence des courants de pensée critiques aux Etats nisUnisUnis ainsi que des mouvements de contestation américains sur tous les terrains de la politique. Pourtant ces mouvements ne se sont pas arrêtés à la mobilisation populaire contre la guerre du Vietnam : ils se multiplient au contraire sur les terrains des luttes syndicales, de la défense de l'environnement, des actions contre le racisme, contre la privatisation des services publics, etc... et même dernièrement contre le retour unilatéral de la puissance militaire américaine sur la scène des relations internationales.

Je tiens aussi à insister sur le fait que l'impact des firmes multinationales sur la société, d'après le titre de notre colloque, ne se limite pas aux multinationales américaines, nous en savons quelque chose en France où, par exemple, nous sommes bien placés pour percevoir l'impact d'une société comme ELF tant sur les sociétés africaines que sur la société française... Pour être pertinente, une approche critique de l'action des firmes multinationales ne peut donc pas se réduire à observer les firmes américaines, même si, dans le contexte de la mondialisation, elles occupent une place prépondérante.

Ceci étant dit, revenons aux mouvements sociaux. De quoi s'agit il ? Le mieux est d'en donner au départ quelques exemples : les manifestations populaires en Argentine viennent évidemment à l'esprit, ou l'Intifada en Palestine, pour évoquer ceux qui sont en cours. Mais ils ont laissé leurs traces et leur souvenir, plus ou moins marquants, dans l'histoire de toutes les sociétés : pour rester dans la période contemporaine, nous nous rappelons tous de nombreux épisodes insurrectionnels contre le colonialisme, ou le mouvement pour les droits civiques aux Etats Unis, ou les émeutes de la faim dans les pays victimes des " Plans d'Ajustement Structurel " du FMI. Dans l'histoire de France on ne les compte plus et je citerai seulement les journées de mai 68 et la puissante vague de grèves et de manifestations de décembre 1995. Par ces quelques exemples on comprend que les mouvements sociaux peuvent être plus ou moins puissants, aboutir à des restructurations importantes de l'ordre social dominant ou au contraire être écrasés et réprimés par la violence. N'oublions pas non plus qu'ils peuvent être porteurs de valeurs très régressives et entraîner des conséquences moralement inadmissibles, tels les pogroms antisémites de l'Europe orientale au 19ème siècle ou les émeutes racistes anti marocaines d'El Ejido en Andalousie en février 2000. Dans tous les cas, ils modifient peu ou prou l'organisation et le fonctionnement de nos sociétés et peuvent être analysés comme les vecteurs des changements qualitatifs de l'ordre social. Au fond ils sont l'exutoire de tensions sociales accumulées pendant des périodes plus ou moins longues au point de rendre ces changements qualitatifs inévitables. Je crois qu'il est possible de leur trouver des points communs qui peuvent nous servir de repères afin que nos débats soient aussi clairs que possible : bien sûr toutes les sociétés sont en mouvement, depuis chaque individu qui la compose jusqu'au corps social dans son entier, mais on entend je crois des phénomènes bien spécifiques sous l'expression " mouvements sociaux " et je vous propose de les caractériser par les éléments suivants :

 

Nous pouvons donc les qualifier de " vecteurs des changements sociaux qualitatifs " comme l'a proposé Christian de Montlibert dans un autre atelier de ce colloque.

Dernier point : un mouvement social est toujours le résultat de l'action d'une multitude d'acteurs sociaux, qui sont soit des individus comme vous et moi, soit des organisations comme des syndicats, des associations, des partis politiques, ou toute forme de groupement d'individus organisés. Il me semble très important de distinguer mouvement social et acteurs sociaux, car c'est ce qui permet de comprendre pourquoi les effets d'un mouvement social sont souvent bien différents des objectifs que se donnent les acteurs qui le composent. En effet, les acteurs sociaux, eux, peuvent se donner des objectifs et décider des moyens qu'ils mettent en œuvre, c'est à dire avoir une stratégie, mais le mouvement social qu'ils produisent tous ensemble ne peut donner qu'une résultante de ces diverses stratégies, nécessairement différente de chacune d'entre elles, parfois même opposées à certaines d'entre elles. Observons par exemple ce qui se passe à Porto Alegre : incontestablement nous assistons à la réalisation d'un mouvement social. Des millions de personnes dans de nombreux pays participent à sa préparation et les dizaines de milliers de femmes et d'hommes qui s'y réuniront soit individuellement soit en groupes organisés représenteront les véritables acteurs sociaux qui le constituent. Ils vont chercher à définir des préoccupations communes, chacun avancera les objectifs qu'il considère comme prioritaires. Si le mouvement s'étend, on le verra sans doute s'exprimer avec des forces et un dynamisme très variables selon les pays, poser des problèmes très différents à des moments différents, même si le contexte de la mondialisation commence à leur donner des éléments de solidarité et de conscience communs. Ce qu'il faut souligner à mon avis, c'est donc que tout acteur social, même s'il est très dominant par son influence, ses capacités d'organisation, etc... est toujours plus ou moins dépassé par le mouvement social qu'il cherche à susciter ou dans lequel il inscrit son action. Cette distinction entre les mouvements sociaux et les acteurs qui les composent me semble utile pour comprendre la dynamique actuelle de des mouvements qui accompagnent les phénomènes de mondialisation.

Ne revenons pas sur les discussions suscitées par cette expression de mondialisation, qui ont fait l'objet d'autres débats au cours de ce colloque. Quel que soit le sens qu'on lui donne, il reste que les firmes multinationales, qu'elles soient financières, industrielles ou commerciales, sont au cœur de ces phénomènes et qu'elles constituent, en termes de moyens financiers, d'organisation et de gestion, la base matérielle principale (attention, je ne dis pas la seule base) sur laquelle se construit le début d'un ordre social mondial intégré. C'est l'apparition de cet ordre social mondial en voie d'intégration qui explique, à mon avis, les caractéristiques nouvelles des mouvements sociaux de notre époque. On peut s'en rendre compte à partir de plusieurs constats :

Premier constat, devenu banal et je m'en excuse : on voit émerger, essentiellement depuis les manifestations de Seattle, et tout au long des évènements de Washington, Nice, Stockholm, Prague, Gênes et Laeken, un mouvement social international qui s'oppose aux institutions financières, commerciales et politiques de la mondialisation néo-libérale. Pour la première fois on a vu par exemple l'Internationale de l'Education appeler ses 28 millions de membres à travers le monde à participer le même jour aux manifestations contre la conférence de l'OMC à Doha pour s'opposer à la marchandisation de l'éducation. Le fait nouveau qui a permis cette émergence me semble justement être l'apparition d'un contexte sociétal relativement homogène à l'échelle mondiale, caractérisé par les activités financières, commerciales et même productives de la mondialisation, par ses institutions économiques (FMI, BIRD et OMC) et politiques (G 8) et par la domination croissante de la langue et de la culture américaines. Ce nouveau contexte, rendu possible par le développement des nouvelles technologies de l'information crée ainsi des espaces publics nouveaux. Il crée aussi de nouvelles formes d'injustices et de répressions et donc de nouvelles solidarités entre les peuples, au sens de solidarités objectives (comme la branche est solidaire du tronc) qui suscitent inévitablement de nouvelles formes de réactions sociales . Il me semble que ces réactions présentent bien toutes les caractéristiques d'un mouvement social que je vous ai proposées précédemment. Notre collègue Ronald Creagh parle d'un mouvement social rhizomique, une expression un peu trop végétale sans doute mais qui illustre bien la nature à la fois éclatée et intégrée de ce mouvement.

Deuxième constat : Ce mouvement social se renforce par un effet de convergence des réactions provoquées par la mondialisation elle-même dans différents secteurs d'activité. Les réactions contre les atteintes à l'environnement (réchauffement du climat), les protestations contre le brevetage du vivant et contre les royalties qui barrent l'accès des plus pauvres aux médicaments, les luttes contre l'endettement du Tiers Monde, les résistances à la privatisation des services publics, et même les actions pour le règlement pacifique des conflits, toutes ces protestations tendent à converger pour constituer un mouvement d'opposition à un ordre social considéré comme injuste et violent et responsable de toutes ces menaces. C'est donc le début d'une conscience nouvelle des interrelations entre les politiques suivies dans ces divers secteurs qui se manifeste, et elle ne peut que renforcer les sentiments de solidarité entre les diverses réactions sectorielles qui se manifestent dans divers contextes culturels à travers le monde.

Troisième constat : un autre facteur de renforcement du mouvement social international est la réduction des marges de manœuvre politiques que provoquent les processus de mondialisation au sein des divers espaces nationaux. Cette réduction fait que tout mouvement social national important prend désormais une dimension internationale plus grande qu'auparavant. Par exemple lorsque le peuple argentin descend dans les rues pour protester contre le chômage, la baisse des niveaux de vie, la diminution des salaires et des retraites, il n'obtient pas seulement la démission de quelques présidents corrompus. Comme ceux ci ne faisaient qu'appliquer les recettes de la " corporate governance ", ce mouvement social remporte aussi une victoire sur les orientations actuelles des processus de mondialisation, même si l'impact de cette victoire est encore difficile à évaluer. En tout état de cause, la suspension du remboursement de la dette, la rupture de l'alignement du peso sur le dollar et la condamnation de la politique économique néo libérale imposés par les manifestants argentins sont des évènements de portée considérable au plan international et l'administration Bush s'inquiète déjà de voir son projet de zone américaine de libre échange sérieusement perturbé.

Pour terminer cette brève introduction au débat, je voudrais avancer quelques réflexions personnelles qui, je l'espère, pourront susciter parmi vous des réactions ou des interrogations utiles pour les acteurs sociaux individuels ou collectifs que nous sommes.

Les quelques remarques qui précèdent peuvent nous entraîner à penser que le mouvement social à caractère international qui commence à se manifester publiquement et massivement contre les conséquences du processus de mondialisation actuellement dominant va se renforcer, puisque ce processus de mondialisation va de l'avant, notamment sur le terrain des activités financières, monétaires et commerciales internationales, ainsi que sur les terrains politique et militaire. Je le crois en effet, mais je crois aussi que nous devons aussi mesurer lucidement la gravité des menaces et des risques que l'orientation actuelle de ce processus fait peser sur notre avenir : les atteintes à l'environnement de l'écosystème terrestre provoquées par le capitalisme globalisé sont profondes, la polarisation croissante de la grande richesse d'un côté, de la pauvreté et de l'exclusion sociale de l'autre sont des sources de tensions et de conflits qui fournissent des terrains fertiles aux idéologies du fanatisme et du désespoir. Les intérêts en jeu sont devenus énormes par le jeu même de la mondialisation et de la concentration des richesses, et les moyens de défense de ces intérêts sont d'une puissance encore jamais atteinte. L'avenir des mouvements sociaux qui réagissent aux injustices et aux violences du système dominant n'est donc certainement pas celui d'un long fleuve tranquille. Nous devons garder présent à l'esprit que les mouvements sociaux, même s'ils laissent toujours derrière eux des modifications plus ou moins sensibles de l'ordre social, ne réussissent pas toujours, loin de là, à le modifier radicalement. L'histoire nous enseigne qu'ils se heurtent toujours à la résistance de l'ordre établi, et que cette résistance peut être féroce. Elle peut être faite de provocations policières, comme ce fut le cas à Gênes par exemple, ou de manipulations idéologiques visant à créer des diversions pour orienter les forces du mouvement social dans des directions inoffensives pour les intérêts dominants. Elle peut aussi se manifester par des formes violentes et meurtrières de répression, comme ce fut souvent le cas dans le passé et comme c'est encore le cas à notre époque pour briser les émeutes de la faim ou écraser la révolte des jeunes palestiniens par exemple.

Ce rappel historique ne peut pas nous conduire à des conclusions péremptoires comme on en trouve trop souvent sous la plume de pseudo intellectuels hypermédiatisés qui cherchent à influencer nos consciences sur le mode " Y a qu'à " ou " Faut qu'on ". Les mouvements sociaux d'aujourd'hui, comme ceux d'hier, n'ont pas de stratégies parce qu'ils n'ont pas de stratège. En revanche les acteurs sociaux qui les composent, qu'ils soient individuels ou collectifs, peuvent se faire une représentation lucide de la réalité, peuvent se donner des objectifs et choisir des moyens d'action pour les atteindre. Les moyens de lutte éprouvés par l'histoire des mouvements sociaux nationaux, tels que les revendications démocratiques ou la défense des droits de l'homme restent des enjeux essentiels pour le mouvement international. Et au delà des résistances actuelles aux politiques de dérégulation et de privatisation, nous verrons certainement se développer des contre offensives populaires pour une ré appropriation citoyenne des services publics, comme le souhaite Ricardo Petrella et les acteurs sociaux les plus lucides du mouvement. A eux d'évaluer et de contrer les manipulations idéologiques et les capacités d'action des intérêts établis et de développer une intelligence de l'action qui évite les pièges tendus et qui soit capable de créer des rapports de force neutralisant au maximum les risques de la violence meurtrière.

En terminant, je recommanderai l'ouvrage de Christophe Aguitton à tous ceux qui veulent en savoir plus sur le mouvement social international contre la mondialisation néo libérale. Ils y trouveront son histoire et ses structures. Son titre " Le monde nous appartient " est évidemment bien utopique, puisque le monde actuel appartient plutôt aux capitalistes acteurs des privatisations et quant aux monde futur, est-il bien raisonnable de vouloir se l'approprier ? Je préfère quant à moi une posture plus relative et me ranger à l'avis de ce sage d'une tribu autochtone américaine selon qui " la terre ne nous appartient pas, c'est nous qui lui appartenons ".