Economie, Finance et Développement inégal

OLLIVIER Marc, CNRS France


introduction

La rédaction du texte qui suit repose sur certains postulats qu'il convient de rappeler au préalable afin d'éviter au maximum malentendus et confusions. Ce rappel permettra aux lecteurs de mieux ajuster leurs commentaires, leurs critiques ou leurs suggestions soit par rapport aux définitions et aux approches utilisées, soit par rapport au raisonnement suivi et aux conclusions qui en découlent.

quelle approche économique?

Il règne une multiplicité de points de vue sur la définition de la science économique (selon les économistes, leur science serait une science "éclatée"), et nous n'avons pas l'intention d'aborder ce problème dans le présent texte: celui-ci a en effet pour objet principal de lancer un débat dans le domaine des pratiques économiques et financières dominantes pour tenter d'obtenir un consensus au sein du réseau INES sur un programme minimum d'action sur ce terrain . Cependant, dans un souci de clarté, nous devons au minimum présenter la conception de ce champ scientifique à laquelle nous nous référons tout au long de ce texte.
Explorer les caractéristiques et les origines du développement inégal exige de prendre un certain recul historique. Discuter des mesures à prendre pour que les inégalités de développement n'aboutissent pas à bloquer toute perspective de maîtriser un développement "durable" conduit naturellement à examiner les conditions politiques pour qu'une telle maîtrise soit possible. Ces deux exigences conduisent à retenir une conception très large du champ de l'économie, qui englobe d'une part l'histoire des activités humaines consacrées à la production et la répartition des biens et services nécessaires pour satisfaire les besoins de la société et de ses membres, et d'autre part l'organisation politique de ces activités par rapport aux besoins actuels des sociétés humaines vivantes.
Une telle définition nous permet à la fois de nous situer par rapport à tous les modes de production, d'échange et de consommation qu'ont pratiqués les sociétés humaines, y compris avant l'apparition des échanges et de la monnaie, et d'autre part de poser les problèmes d'organisation et de contrôle social qui relèvent de la "politique économique". Cette définition permet également de dépasser les limites du carcan des approches purement monétaristes en faisant clairement apparaître que l'économie monétaire n'est qu'un système économique parmi d'autres, et en situant les finalités spécifiques des activités économiques au niveau des besoins individuels et collectifs des humains, et non au niveau d'indicateurs statistiques ou d'instruments techniques comme l'équilibre des balances des paiements, la valeur des monnaies ou le mouvement des prix sur les marchés.

qu'est ce que le développement inégal du point de vue de l'économie et pourquoi est il une menace pour la sécurité internationale?

Nous définirons le développement inégal comme un processus générateur de disparités croissantes entre groupes sociaux en ce qui concerne leurs possibilités d'accès aux moyens du développement (participation à l'organisation du travail social et accès aux moyens de travail adaptés à leurs qualifications) et en ce qui concerne leurs possibilités d'accès à l'usage des biens et services nécessaires à la satisfaction de leurs besoins (formation et qualification au niveau technique et culturel existant, entretien de leurs capacités à participer aux diverses formes d'activité de leur société, possibilité de contribuer à la reproduction de cette société et à sa survie).
Les inégalités entre les classes sociales et entre les peuples sont une réalité très ancienne, qui remonte au moins à l'époque où se sont affirmées les diverses formes de division du travail, de spécialisation des fonctions sociales, de stabilisation et de reproduction des classes sociales dans la plupart des sociétés humaines. Jusqu'à nos jours ces inégalités n'ont pas été des obstacles au développement de l'humanité, bien au contraire: progressivement, tous les modes d'organisation et de répartition de la production de biens et de services se sont appuyés sur une structure sociale en classes dominantes et dominées dont la productivité globale était plus élevée que celle des systèmes antérieurs plus égalitaires. Ces modes de production se sont donc développés sur la base de fortes inégalités sociales. Le mode capitaliste s'est lui aussi imposé sur ces bases lorsque sont devenues dominantes les classes qui organisaient la production et les échanges avec les instruments monétaires et financiers, puis avec des technologies industrielles privées.
Pourquoi ces inégalités deviennent elles aujourd'hui un facteur de précarité de notre développement? Principalement pour deux raisons qui seront développées ci-après: d'une part l'expansion du mode de production capitaliste a pris une ampleur planétaire, et d'autre part il s'accompagne d'un développement technologique d'une puissance incomparable. Ces deux aspects se manifestent au sein d'un processus intégrant l'ensemble de l'espèce humaine, ce qui est une situation inédite dans son histoire(1).
Les tensions sociales, idéologiques, politiques et militaires qui autrefois mettaient en péril chaque société ou chaque groupe humain au cours de son existence particulière, s'expriment désormais à l'échelle internationale. Ces tensions et ces conflits, qui ont très souvent stérilisé la concentration des énergies et des moyens nécessaires à la reproduction à long terme de chaque société, sÕexpriment aujourdÕhui au niveau global de notre espèce. C'est principalement à ce titre que le développement inégal est devenu à notre époque, contrairement à ce qu'il était autrefois, un risque planétaire.
Si la question de retrouver les clés d'un développement assuré à long terme devient de plus en plus pressante, c'est aussi parceque nos anticipations de l'avenir, sur la base des mouvements actuellement en cours dans le monde, laissent à penser que notre mode de développement actuel ne peut se poursuivre longtemps. L'horizon de cette perspective semble encore difficile à préciser, mais un grand nombre de scientifiques sont persuadés que ce développement deviendra incompatible avec les contraintes physiques que nous impose l'écosystème planétaire qui constitue notre milieu vital. Certains observateurs ajoutent que la dégradation des conditions de vie matérielles (pollutions chimiques) et sociales (destruction du tissu social, déracinements culturels, pourissement mafieux des institutions) ainsi que l'apparition de catastrophes planétaires d'origine anthropique (bombes nucléaires sur le Japon, explosion de Tchernobyl) sont les signes concrets qui manifestent - à l'échelle de temps où nous nous plaçons- que nous avons déjà atteint ces seuils d'incompatibilité.
Cette perspective de blocage du développement des sociétés humaines est à l'origine du concept de "développement durable" et suscite des débats très larges pour lui donner un contenu et pour déterminer les conditions de sa mise en oeuvre(2). La pensée humaine sÕinterroge sur la durabilité de notre développement au moment où elle craint de la perdre: quelles conditions faut il remplir pour retrouver cette durabilité? A quel prix gagnerons nous le paradis d'un "éco-développement" ou retrouverons nous l'âge d'or de la durabilité assurée?

Quelle est la place des pratiques et des théories économiques dans le phénomène du développement inégal et dans les perspectives de sa régulation au bénéfice d'un processus de développement durable?

Dans le champ des Sciences Sociales comme dans celui des Sciences Physiques, les mouvements du monde réel (c'est à dire ceux des sociétés humaines) ont existé et se sont transformés bien avant que la pensée humaine ne s'attache à les observer et ne s'efforce de les comprendre en élaborant représentations, modèles et théories, tant sous la forme de la "pensée sauvage" comme disent les ethnologues que sous la forme de la pensée scientifique. De même que les planètes ont tourné autour du soleil avant que Copernic n'imagine le modèle héliocentrique, de même les pratiques sociales de l'espèce humaine ont interagi avec son environnement terrestre pendant des millions d'années avant que ne soient élaborés les paradigmes de la sociologie, de l'économie et des autres sciences de l'homme. Il faut donc soigneusement distinguer les pratiques sociétales(3) et les théories scientifiques: si les premières constituent toute la réalité complexe de la vie de notre espèce depuis son apparition sur la terre, les secondes ne sont qu'une très faible partie de l'ensemble de ces pratiques et leur impact sur cet ensemble est complexe, emprunte toute une série de médiations, remplit de multiples fonctions qu'il est difficile d'analyser et de comprendre.
Si la plupart des analystes reconnaissent que l'évolution du système économique capitaliste et des pratiques sociétales correspondantes a joué et joue encore un rôle moteur dans le phénomène relativement récent de la "mondialisation de l'économie" et dans la généralisation accélérée d'un processus planétaire de développement inégal, en revanche les théoriciens sont loin d'avoir atteint un consensus scientifique comparable à ceux qui existent vaille que vaille dans les sciences physiques pour modéliser cette évolution, anticiper sa trajectoire et encore moins pour proposer des modèles de comportement susceptibles de mettre sous contrôle ce processus et d'en corriger les effets redoutables pour notre avenir. La raison en est que les pratiques sociétales évoluent sous l'effet de rapports de force entre les intérêts plus ou moins antagoniques des divers groupes sociaux et que les théories scientifiques sont utilisées comme armes idéologiques dans ces rapports de force. Il en résulte que les groupes dominants ont tendance à favoriser les écoles scientifiques qui confortent leurs intérêts et peuvent même aller jusqu'à persécuter gravement celles qui les mettent en cause. Les exemples historiques de ce lien complexe entre science et société sont nombreux, depuis Socrate jusqu'à Marx, en passant par Gordiano Bruno, Gallilée et Darwin pour ne citer que les plus connus.
Il est donc nécessaire de prendre en compte les contradictions d'intérêts entre groupes sociaux et leur impact sur les activités scientifiques et techniques si nous voulons atteindre une certaine pertinence dans le débat sur le développement des sociétés humaines. En effet ce n'est qu'en utilisant la dynamique des forces sociales qui sous-tendent ces contradictions que peut s'imposer un mode de régulation de notre développement capable de s'adapter positivement, dans un contexte de stabilité et de sécurité globales, aux contraintes de notre environnement physique.
C'est dire que l'approche des modèles et des théories qui tentent d'expliquer les phénomènes de développement inégal et de proposer des politiques aptes à les maîtriser est très délicate et devra toujours s'effectuer en tenant compte à le fois de leur cohérence interne et des usages divers, dans les domaines idéologique et politique, qu'en font les forces sociales en cause. C'est pourquoi nous réserverons le texte qui suit à l'analyse des faits et des pratiques économiques. Un autre texte sera consacré au rôle que jouent les théories et les modèles scientifiques dans ces pratiques ou plutôt au rôle que les acteurs sociaux leur font jouer.

Les pratiques économiques: approche historique

Les pratiques sociétales ont caractérisé l'espèce humaine depuis son apparition sur la terre et parmi elles celles que nous appelons aujourd'hui les structures et les activités économiques, c'est à dire celles par lesquelles les hommes s'organisent et agissent pour se donner les moyens de satisfaire leurs besoins de vivre et de se reproduire. Ces pratiques économiques ont été extrêmement diverses dans l'histoire de notre espèce et elles se sont complexifiées au cours du temps avec l'accumulation des expériences techniques et culturelles des innombrables formes de sociétés qui se sont développées au cours de cette histoire. L'analyse de cette diversité permet d'en tirer quelques premières constatations pour préciser le sujet qui nous occupe:

1/ Globalement nous devons constater que l'espèce humaine depuis son apparition sur la terre a connu un "développement durable" puisque cette espèce existe toujours. Mais ce "développement durable" est en fait la résultante d'une infinité de "développements non durables" répartis dans l'espace et dans le temps.

Jusqu'à une période très récente, les humains, comme beaucoup d'autres espèces animales, se sont répartis sur la surface des terres émergées sous la forme de groupes d'individus plus ou moins nombreux, dotés de fortes structures internes d'organisation culturelle et socio-économique, mais totalement ou presque totalement autonomes les uns par rapport aux autres. Si l'espèce dans son ensemble s'est montrée capable de se reproduire et même de proliférer jusqu'à nos jours, on ne peut en dire autant de chacun des groupes humains constitutifs pris séparément. On a en effet conservé les traces ou le souvenir de nombre de ces groupes, voire de civilisations importantes, qui ont totalement disparu, soit à la suite de catastrophes naturelles(4) soit par l'effet d'une évolution inadaptée de leurs structures et de leurs pratiques sociétales(5). L'objet des recherches anthropologiques et archéologiques est précisément de retrouver et d'interpréter les traces laissées par ces groupes humains et ces civilisations disparues, d'étudier leurs pratiques sociétales et notamment leurs pratiques économiques, pour comprendre autant que possible les raisons de leur disparition.
La mortalité de groupes humains et d'organisations sociales aux dimensions culturelles, économiques et politiques parfois très vastes contraste donc fortement avec la survie de l'espèce dans son ensemble depuis des millions d'années. Tout s'est passé, tout au long de cette histoire, comme si la conservation de notre espèce avait été le résultat d'un nombre infini de cycles de développement parallèles et autonomes dont les succès ou les échecs permettaient d'explorer un grand nombre de voies possibles et de disposer, à chaque moment, de celles qui ont permis à l'espèce de se perpétuer dans toutes les régions du globe, avec des types d'organisation sociale et des pratiques économiques très diversifiées. Ainsi, lorsque certaines formes d'organisation s'avéraient inadaptées et disparaissaient, d'autres se montraient capables de participer à la reproduction de l'espèce, au moment où elles existaient, dans les conditions du milieu naturel où leur société était installée et de la période historique où elles vivaient.
Tous ces cycles de développement, dont la plupart n'ont laissé malheureusement que des traces infimes ou pas de traces du tout, représentent un ensemble d'expériences dont l'humanité d'aujourd'hui a intérêt à explorer l'héritage, du moins ce qu'il en reste, pour adapter ses pratiques aux contraintes de notre époque, qui a trop tendance à sous estimer la valeur des connaissances acquises dans le passé.

2/ Deuxième constatation : si notre époque a conçu la notion de "développement durable" , c'est que la survie de l'espèce humaine, qui semblait un fait allant de soi dans le passé, tout au moins à l'échelle mondiale, est désormais mise en doute.

Certes nous savons tous que planètes et étoiles sont mortelles et que par conséquent la biosphère terrestre, et les humains avec elle, est appelée à disparaître. Mais il s'agit ici d'autre chose: selon de nombreux scientifiques, la survie de l'espèce humaine au sein de la biosphère terrestre pourrait être mise en cause, suite à plusieurs ébranlements qualitatifs de ses modes d'intégration à cette biosphère, mais aussi à cause de la fragilité du seul et unique système économique et social qui domine et réunit désormais toutes les sociétés, toutes les nations, tous les Etats du monde. Selon ces analyses, nous sommes entrés dans une forme de développement "non durable" à plus ou moins long terme. L'humanité, dans cette hypothèse, "fonce dans le mur"...Une version bien différente de la fin de l'Histoire évoquée par certains auteurs américains après la chute du mur de Berlin!
Quelles sont donc ces ébranlements et ces ruptures par rapport au long passé de lÕhumanité?
- première rupture: la "révolution scientifique et technique" et ses conséquences. Aux origines de notre espèce, celle-ci s'adaptait pour survivre aux évolutions de son environnement par des transformations biologiques (station debout, accroissement du volume du cerveau, etc...). A partir d'un certain stade, les transformations des caractéristiques culturelles et en particulier les progrès techniques dans les modes d'utilisation des ressources naturelles et dans la fabrication des "outils" et des "armes" correspondants sont devenus prédominants(6). Mais ces progrès ont suivi un rythme très lent jusqu'à la période néolithique, où apparaissent les pratiques de l'agriculture et de l'élevage, qui rendent possible l'accumulation de réserves alimentaires et par conséquent des formes de spécialisation du travail et d'organisation sociale beaucoup plus complexes. Dès lors le rythme des changements technologiques ne se compte plus en millions mais en milliers, puis en centaines d'années, ponctué par des innovations spectaculaires telles que la domestication des animaux de trait et de transport, l'irrigation, la métallurgie, les moulins hydrauliques etc...
Depuis un siècle, ce rythme est devenu exponentiel et provoque dans tous les domaines d'activité des hommes des changements de plus en plus profonds qui sont considérés comme une véritable révolution scientifique et technique et débouchent à notre époque sur une situation qualitativement nouvelle: pour la première fois, les activités anthropiques manifestent la capacité de modifier, de façon dangereuse pour l'avenir de notre espèce, les caractéristiques de l'écosystème terrestre qui constitue notre milieu de vie (distribution de l'ozone stratosphérique, changements climatiques, déforestation et désertification des sols, épuisement des ressources non renouvelables, dégradation de la biodiversité, pollutions chimiques ou des rayonnements ionisants, etc...). A quoi s'ajoute la puissance des armes de destruction massive dont le nombre s'est multiplié et qui sont capables de provoquer des dommages peut être irréparables à notre civilisation et à la biosphère terrestre.
Ce développement exponentiel des connaissances scientifiques et des moyens techniques dont nous disposons pour transformer notre environnement physique n'est pas dangereux en soi, mais par les possibilités d'usages nocifs et destructeurs de notre écosystème qu'il récèle, notamment au niveau des besoins vitaux de l'humanité dans son ensemble. Certains groupes d'hommes ont aujourd'hui le pouvoir de mettre en péril les conditions de vie et même de survie de toute l'humanité à plus ou moins long terme. Le problème ainsi posé est donc d'ordre social et politique: comment organiser le contrôle collectif des usages de la science et des techniques pour garantir la sécurité au sens large et à long terme de notre civilisation et orienter leur usage et leur développement futur pour accroître et non affaiblir les garanties de cette sécurité?
- deuxième rupture: l'expansion démographique de l'espèce humaine. L'espèce humaine a progressivement occupé toutes les surfaces émergées du globe terrestre et a proliféré dans cet espace au rythme du développement des techniques qui lui permettaient de toujours mieux s'adapter aux contraintes des divers milieux naturels et d'en tirer toujours plus de moyens d'existence. L'accélération très brutale de ce développement technologique au cours du dernier siècle, notamment dans le domaine de la médecine, a provoqué l'accélération également brutale de la croissance démographique de l'espèce humaine et pour nombre d'observateurs, cette croissance brutale porterait une lourde responsabilité dans les inégalités de développement, dans la mesure où elle détournerait pour la consommation des ressources qui sans cela iraient à l'investissement et donc au développement économique et social.
Ce raisonnement est toutefois contestable et contesté: l'accroissement soudain et rapide du nombre des humains est certes un fait dont les causes sont connues et bien analysées, et l'on admet généralement que ce fait alourdit notablement le coût relatif de formation des hommes dans une société où la population active et productrice est devenue minoritaire par rapport aux enfants et aux personnes âgées; mais il n'est pas pour autant accepté par tous les économistes d'imputer à la croissance démographique la responsabilité principale des inégalités de développement. Ceux qui contestent cette thèse estiment que les pratiques économiques et financières du système capitaliste, qui prennent en compte prioritairement les intérêts des groupes sociaux dominants dans ce système, sont les facteurs explicatifs principaux de ces inégalités. Ils estiment par conséquent qu'une meilleure maîtrise sociale de ce système, un contrôle démocratique de ses dysfonctionnements, permettraient de stabiliser ses effets sur la démographie.
Un autre fait permet de relativiser les risques d'une croissance démographique excessive: c'est le fait que les processus de développement économique et social freinent et stabilisent cette croissance là où ils interviennent, à la fois en augmentant le coût de l'éducation des enfants, ce qui conduit les parents à en limiter le nombre, et en élevant le niveau de connaissances et de responsabilité des femmes, qui acquièrent ainsi les moyens de maîtriser leur fécondité. Cette constatation permet de penser qu'en trouvant les moyens de garantir l'accès de tous aux chemins du développement il est possible de désamorcer ce qu'EINSTEIN appelait "la bombe démographique".
- troisième rupture: la mondialisation de la technostructure et l'homogénéisation des systèmes socio-économiques par les dynamismes du capitalisme moderne. Les moyens techniques dont disposent les hommes leur permettent aujourd'hui d'organiser leurs pratiques sociétales à l'échelle planétaire dans de nombreux domaines: les transports aériens, la prévision météorologique, la transmission des informations, la sécurité alimentaire, etc... Les capacités d'organisation et de gestion pour la production industrielle, le commerce et surtout les activités financières ont également atteint ce niveau planétaire si bien qu'il tend à se créer rapidement un espace mondial unique et de plus en plus homogène au niveau technologique.
Bien entendu, ces multiples systèmes techniques fonctionnant à l'échelle planétaire nécessitent la concentration de ressources intellectuelles et matérielles qui n'ont pu être rassemblées que par l'extension parallèle de réseaux d'organisations sociales et politiques aptes à susciter et à gérer ce rassemblement. L'émergence d'une technostructure mondiale est ainsi associée à une autre rupture qualitative, caractérisée par l'homogénéisation des rapports sociaux et des modes de pensée dominants au sein de toutes les sociétés humaines, sous l'empire du système capitaliste dans sa forme moderne. Un des aspects essentiels de la mondialisation des pratiques sociétales qui se manifeste sous nos yeux est en effet la tendance très forte à la marginalisation, sinon à la disparition, de tous les systèmes d'organisation sociale écrasés par ce processus, au bénéfice d'un système dominant, le système capitaliste moderne, qui dispose d'une suprématie absolue depuis l'effondrement des régimes communistes(7), et qui nous apparaît à la fois comme la matrice des changements profonds que nous observons et comme son bénéficiaire. On a même vu apparaître récemment le concept de "pensée unique" pour caractériser les idéologies dont ce système est porteur.
Le processus de mondialisation est donc également à l'oeuvre, avec des décalages plus ou moins accentués, non seulement dans le domaine des sciences et des techniques, mais aussi aux niveaux économique, social, financier, culturel et politique.
conclusion provisoire:
Ces ruptures décisives qui caractérisent notre époque par rapport au passé de l'espèce humaine sont en train de faire naître une situation inédite: la disparition de toute diversité sociétale au sein de l'humanité, au profit d'un seul mode d'organisation et d'un exemplaire unique de ce mode dominant. Ce processus n'en est qu' à son début, mais il s'accélère à tous les niveaux de mise en oeuvre de nos pratiques sociétales et il est évident qu'un système mondial intégré organisant ces pratiques est en cours d'émergence.
Par analogie avec la problématique de la biodiversité, on peut penser qu'il y a là un risque énorme pour l'avenir, puisque face aux incertitudes très grandes de cet avenir nous nous retrouvons, comme on dit, "avec tous nos oeufs dans le même panier". Qui peut en effet assurer que le capitalisme, qui a produit cette situation, sera adapté aux conditions futures de reproduction et de survie de l'humanité? Ce capitalisme dominant, en généralisant les phénomènes de développement inégal, va-t- il anéantir la "socio-diversité" qui a été jusqu'à aujourd'hui un élément de reproduction essentiel pour l'espèce humaine, ou bien son évolution permettra-t-elle de maintenir cette diversité dans un monde où le rythme des progrès scientifiques et techniques s'accélère sans rencontrer de limites et semble devoir produire une économie techniquement homogène?
Il est encore impossible de donner des réponses à cette question. Ce que nous pouvons au moins tenter, c'est de présenter très sommairement les tendances du capitalisme, dans les domaines de l'économie et de la finance, qui aujourd'hui étendent et approfondissent à l'échelle internationale les phénomènes de développement inégal.

pratiques économiques et financières: approche structurelle. Quels sont les facteurs principaux qui génèrent le développement inégal dans le mode actuel de régulation du système capitaliste?

On connaît depuis le 19ème siècle les caractéristiques essentielles du système capitaliste: appropriation privée des moyens de production; prolétarisation de la force de travail pour permettre sa mobilité et la formation d'un rapport salarial sur un "marché du travail"; libre circulation des marchandises pour permettre par le mécanisme de la concurrence sur des marchés "libres" la réalisation de la valeur des biens et services produits au sein des entreprises; enfin organisation d'un marché des capitaux permettant par les intermédiations monétaires et financières la concentration de moyens de production et de forces de travail de plus en plus puissants. Ces caractéristiques se retrouvent à toutes les étapes suivies par le développement du système depuis son origine, située par les spécialistes en Europe occidentale vers le 15ème et 16ème siècle de notre ère.
Soulignons ici une observation essentielle: les structures étatiques, à travers la grande diversité de leurs fonctions et de leur nature, ont joué un rôle très actif dans l'évolution de ces caractéristiques. Politique monétaire et commerciale, stratégies des matières premières, de l'énergie, des voies de communication, politique étrangère et affrontements militaires autour des marchés, aventures coloniales, etc...tous ces aspects de l'expansion capitaliste se sont réalisés, parallèlement à l'activité des entreprises et des institutions financières, par des interventions de l'Etat.
A notre époque, les caractéristiques du capitalisme dominant se présentent sous des formes spécifiques dont la nouveauté tient au rythme atteint par les progrès des sciences et des techniques ainsi qu'au processus de mondialisation évoqué précédemment. Elles sont comme toujours étroitement liées entre elles et c'est uniquement pour les besoins de l'analyse que nous prenons le parti de les présenter séparément.

- La prolétarisation des forces de travail et l'appropriation privée des moyens de production:

séparer les producteurs de leurs outils, et en particulier séparer les paysans de leurs terres a toujours été nécessaire au capitalisme, afin de pouvoir créer et élargir des marchés, ainsi que pour faciliter l'appropriation privée par les détenteurs de capitaux des résultats d'un travail organisé de plus en plus collectivement, et l'adaptation permanente de ces collectifs de travail aux rythmes du progrès technique. Cette séparation, observée en Angleterre dès le 16ème siècle avec l'expulsion des paysans hors des terres communales et leur paupérisation brutale, s'est ensuite étendue à tous les pays d'Europe occidentale, à travers des conflits sociaux et politiques souvent dramatiques et meurtriers. Elle a accompagné l'expansion du capitalisme à travers la terre entière, le plus souvent par le moyen de conquêtes militaires et de formes de domination très violentes, dont témoigne l'histoire des diverses conquêtes coloniales en Amérique du Nord et du Sud, en Afrique, en Asie et même en Europe.
A notre époque, ce mouvement de prolétarisation est arrivé à son terme dans la mesure où il n'existe plus sur notre planète des peuples ayant conservé un système d'organisation économique et social différent du système capitaliste, sauf à l'état de témoins très isolés sur le point de disparaître. Le rapport social salarial, sous ses deux formes associées du travailleur vendant ses capacités de travail à une entreprise capitaliste et du chômeur, est dominant dans tous les pays du monde. La manifestation la plus visible de cette prolétarisation généralisée est celle des amas de populations péri-urbaines qui s'agglomèrent autour des grandes mégapoles de la planète tandis que s'étiolent ou disparaissent les sociétés rurales et les modes de production et de consommation pré-capitalistes(8).
Ce phénomène de prolétarisation est en partie responsable des problèmes de développement inégal: d'abord parce qu'il provoque l'apparition du sous-emploi et du chômage au sein des populations arrachées à leurs modes de production antérieurs, c'est à dire une stérilisation de leurs capacités productives et un appauvrissement de leurs ressources (souvent accompagnées par la disparition de systèmes de production ruinés par la concurrence); mais surtout parce que cette conséquence de l'expansion capitaliste détruit toutes les structures sociales du système précédent à travers lesquelles les peuples concernés étaient partie prenante dans la maîtrise de leur destin. Le plus grave en effet dans ce phénomène, c'est la situation d'exclusion que l'on retrouve sous des formes variées dans de nombreux pays du Nord comme du Sud et de l'Est, et qui manifeste la coupure sociale mais aussi intellectuelle, culturelle et finalement politique de masses croissantes d'hommes et de femmes vis à vis des mécanismes de fonctionnement de la société moderne et vis à vis des décisions stratégiques qui décident de leur avenir.
Il est difficile de déterminer si ce mécanisme d'exclusion caractérise une phase de transition de longue durée entre les sociétés pré-capitalistes et une organisation sociale intégrée et stabilisée qui serait capable d'émerger des bouleversements produits par le capitalisme, ou bien s'il s'agit d'une contradiction insurmontable qui conduira progressivement à un collapsus définitif. Comment ces modernes parias parviendront-ils à briser les mécanismes de leur exclusion et à retrouver une place dans la construction de notre société future, tel est le premier problème, sans doute le plus important, posé par les pratiques économiques de la société moderne.

- L'élargissement des marchés et la "libre" circulation des marchandises:

ce qu'on appelle marché peut être défini comme l'ensemble des actes d'échange d'une catégorie de marchandise contre une certaine quantité de monnaie appelée prix pour chaque unité de cette marchandise. Cette pratique apparemment simple est en fait au coeur du système capitaliste à plusieurs titres: elle est à l'origine de toutes les activités commerciales, qui elles-mêmes ont permis les premières concentrations de capitaux et les premières formes de crédit, puis, en liaison avec l'élargissement des débouchés, l'organisation du travail salarié et le développement des techniques de production industrielles. Les marchés, protégés par l'Etat ou conquis et ouverts avec son appui, sont aussi le terrain où se jouent tous les scénarios infiniment variés de la concurrence entre les capitalistes, à travers lesquels fonctionne une sorte de sélection naturelle des entrepreneurs et des capitalistes eux mêmes: le niveau des prix détermine en effet ceux qui peuvent rémunérer le travail et les autres dépenses qu'ils ont avancées pour produire leurs marchandises, et ceux qui ne le peuvent pas et qui de ce fait disparaissent. Ce mécanisme est donc à l'origine du dynamisme explosif du système capitaliste: c'est lui en particulier qui contraint les entreprises à accroître leur productivité, notamment en investissant dans des technologies toujours plus "efficaces" et qui contraint les Etats développés à consacrer des moyens toujours croissants aux recherches fondamentales et appliquées destinées à soutenir cette course à la productivité. Dans ce jeu de la concurrence, les plus forts en termes de capacités de production et de productivité sont toujours gagnants, ce qui explique qu'ils exigent toujours davantage de "liberté" dans le fonctionnement des marchés (la levée des barrières douanières par exemple). Ces exigences du "libre échange" et de la "libre concurrence", souvent imposés en fait par l'action coercitive des Etats dominants, sont à l'origine de l'affaiblissement et de la disparition de tous les systèmes de production pré-capitalistes, puis de l'affaiblissement et de la vassalisation des petites entreprises, incapables de résister à l'émergence et à la domination des grandes firmes transnationales modernes, au travers d'un mouvement permanent de dévalorisation et de recomposition des structures du capital(9).
Ces pratiques d'élargissement international des marchés et de déréglementation généralisée dans l'organisation des échanges et de la concurrence entre les producteurs sont également un facteur de développement inégal, car les conditions de production étant très différentes d'une région ou d'un pays à l'autre, elles entraînent inévitablement la destruction des systèmes de production les moins favorisés ou celle des producteurs les moins bien équipés ou les moins bien préparés à la concurrence. Les conséquences de la mise en concurrence des agricultures industrialisées avec les agricultures moins bien équipées et situées dans des milieux naturels plus fragiles sont un des exemples particulièrement significatifs des effets nuisibles d'un libre échange non réglementé. Les effets de la concurrence sur les sociétés rurales ont été si désastreux que toutes sortes de compensations ont dû être imaginées pour permettre le maintien des activités agricoles, tant aux Etats Unis qu'en Europe et que la nécessité de tels aménagements se fait aujourd'hui fortement sentir à l'échelle internationale. Des effets analogues peuvent s'observer dans les secteurs industriels, et le phénomène est le plus souvent cumulatif: la ruine des structures productives trop faibles diminue les ressources locales nécessaires pour créer les conditions d'un développement équilibré, ce qui affaiblit encore les producteurs incapables d'acquérir les connaissances et les moyens technologiques nécessaires à leur survie dans des marchés transnationaux déréglementés.

- La concentration des capitaux:

le mécanisme de la concurrence sur des marchés provoque un mouvement permanent de concentration de la propriété des moyens de production afin d'accroître la productivité des entreprises et leur capacité à tirer le maximum de profits des mécanismes de la concurrence. Cette concentration s'est effectuée historiquement par divers moyens dont les principaux ont été l'autofinancement des entreprises utilisant leurs profits pour se renforcer et le développement de techniques et d'institutions financières capables de rassembler les épargnes monétaires et de construire les mécanismes de crédit nécessaires à l'acquisition ou à la création d'ensembles de machines et de travailleurs salariés de plus en plus considérables. Là encore, l'Etat est souvent intervenu pour faciliter la mobilisation de ces épargnes, soit en créant des entreprises publiques soutenues par les ressources de l'impôt, soit en servant d'intermédiaire plus ou moins autoritaire pour réaliser fusions ou absorption entre entreprises concurrentes, soit en soutenant une politique de crédit orientée dans ce sens.
Ce phénomène de concentration des capitaux a lui aussi atteint la dimension mondiale et il est à l'origine de l'émergence des grandes firmes multinationales qui structurent aujourd'hui de façon dominante le capitalisme en voie d'intégration planétaire. Il intervient également de façon décisive dans les problèmes du développement inégal car la politique des grandes firmes multinationales dominantes renforce la structure contradictoire opposant pays du centre à pays de la périphérie du système capitaliste mondial: originaires des pays du centre du système, non seulement ces firmes ruinent les systèmes productifs de la périphérie lorsqu'ils existent encore, mais encore elles renforcent la domination de ceux du centre en concentrant la majorité de leurs investissements scientifiques et techniques dans ces derniers pays, dont les Etats leur offrent les meilleures conditions de stabilité et de sécurité politique, et en structurant en vue de leurs seuls intérêts les activités industrielles qu'elles développent dans les autres parties du monde(10). On voit donc là aussi se dessiner un cercle vicieux qui accroît les inégalités de développement et fragilise l'ensemble du système.

- Le développement des activités financières:

spéculation, corruption et extension des mafias
Créées pour permettre le draînage des épargnes au profit des besoins de financements publics et privés, ainsi que pour organiser et mettre en oeuvre le crédit aux Etats et aux entreprises, les activités financières, qui ont déjà une longue histoire, sont devenues depuis une vingtaine d'années le domaine le plus caractéristique du capitalisme moderne, celui où se concentrent les instruments les plus efficaces de la puissance et de la domination sociale.
L'institution des bourses de valeurs a correspondu au besoin de faciliter la circulation des capitaux, sous la forme des divers titres de créances apparus en même temps que l'histoire du capitalisme: actions et titres de propriété d'entreprises ou de marchandises, obligations et titres de crédit divers (en particulier titres de rente), signes monétaires, etc... s'y négocient selon des règles techniques minutieuses pour faciliter la circulation des richesses sociales entre les divers usages qu'elles peuvent remplir dans le contexte des rapports sociaux capitalistes. Dès la création de ces marchés très spécifiques, il est apparu que les variations des prix auxquels pouvaient se vendre et s'acheter ces divers titres de créances fournissaient des possibilités de spéculation beaucoup plus faciles à réaliser que celles auxquelles les commerçants se livraient sur les marchandises depuis très longtemps: acheter et vendre à terme en jouant sur ces variations est donc devenu un aspect de plus en plus important des activités financières. Sur cette base sont très vite apparues toutes les pratiques manipulatrices visant à influer sur les variations des cours pour tirer le profit maximum des enjeux engagés. L'histoire de la finance rapporte dès le 19ème siècle, des exemples de grandes fortunes édifiées soudainement sur des "coups de bourse" bien montés, ou inversement de faillites retentissantes provoquées par de telles manipulations. Cette histoire rapporte également le rôle de révélateur et d'accoucheur joué par les bourses de valeur à l'occasion des grandes crises économiques du système capitaliste en expansion: elles illustrent en les exagérant les mouvements de déflation et d'inflation et contribuent activement aux dévalorisations et aux restructurations des capitaux. A ce stade, les activités financières restent toutefois comme un simple reflet des mouvements et des tensions qui constituent les moteurs du système et en caractérisent les structures industrielles et commerciales. Sauf cas très particuliers, elles n'y jouent pas de rôle autonome et ne sont pas une source importante d'impulsions ou d'orientations.
Il n'en va plus de même aujourd'hui, car depuis deux ou trois décennies les activités financières ont pris dans l'économie un poids écrasant et une autonomie quasi complète. Ce changement qualitatif est dû à la convergence de plusieurs facteurs: tout d'abord la concentration accélérée des capitaux privés et leur préférence pour les placements facilement mobilisables, pourvu que leur rentabilité soit assurée; ensuite les progrès des technologies informatiques, qui ont permis la création d'une sorte de marché financier mondial où les informations et les signes monétaires eux mêmes peuvent s'échanger quasi instantanément; enfin la politique de déréglementation des mouvements de capitaux qui a pu être imposée par les Etats les plus puissants du système à l'ensemble des pays du monde et qui a permis également la multiplication des "paradis fiscaux" grâce auxquels une part importante des transactions financières échappe au contrôle des Etats, et par conséquent des citoyens(11). Le résultat est que les transactions financières sont devenues beaucoup plus importantes que celles de l'économie "réelle" et que le dynamisme des activités financières, leurs exigences et leurs contraintes pèsent extrêmement lourd sur tous les aspects de la politique mondiale et sur l'évolution du système(12). Il faut noter ici, même si nous ne pouvons développer cet aspect comme il le mérite, que cette déréglementation des activités financières a beaucoup favorisé le développement des opérations liées à la corruption des instances politiques dans tous les pays et lÕépanouissement des activités économiques et financières du crime organisé, qui est également présent dans le processus de mondialisation. Corruption et transactions illégales jouent ainsi un rôle non négligeable dans les mécanismes du développement inégal.
Une des conséquences très importantes de ces évolutions est que les centres de puissance du système capitaliste n'ont plus besoin comme autrefois de lancer les Etats dominants dans des expéditions coloniales: ayant détruit les systèmes productifs pré-capitalistes, ils disposent partout de relais politiques suffisamment complaisants et intéressés pour mettre en oeuvre leur politique et il leur suffit d'agir sur des variables monétaires (taux de change) et financières (crédit et taux d'intérêt) pour y prélever un surplus économique qu'ils ne pouvaient atteindre autrefois qu'au prix de coûteuses guerres de conquête ou par une domination coloniale lourde et constamment remise en cause. Au cours des années 70 et 80 s'est ainsi constituée la fameuse dette du Tiers Monde, qui, couplée à la politique des Plans d'Ajustement Structurel du FMI et de la BIRD(13), ont généré un transfert massif de ressources des pays du Sud vers les centres financiers des pays du Nord(14). Elle se complète à notre époque d' une autre technique, celle des "marchés financiers en émergence", basée sur la manipulation des taux d'intérêt et des taux de change, qui provoque des effets structurels encore plus profonds. Le scénario des divers épisodes traversés par la crise économique mexicaine depuis les années soixante dix fournit un des exemples les plus illustratifs de ces techniques de domination à base financière(15).

comment maîtriser et surmonter les problèmes du développement inégal sur les terrains économique et financier?

Comme nous l'avons déjà fait remarquer dans ce texte, il est inutile de s'attaquer au développement inégal de l'humanité uniquement avec des armes économiques et financières. La maîtrise de ce phénomène et sa régulation exigent une approche globale et le recours à une panoplie diversifiée de moyens d'intervention, adaptés aux divers niveaux aussi bien qu'à la nature diverse des déterminismes à l'oeuvre dans ce phénomène complexe.
Avant d'explorer les aspects économiques et financiers d'une telle approche, nous devons donc tenter tout d'abord de rappeler certaines évidences:

- il n'est pas possible de revenir en arrière:

les transformations radicales et profondes que le capitalisme a entraînées pour tous les peuples du monde ne leur permettent pas de se donner pour objectif de revenir à un état antérieur, même si certains l'estiment préférable aux catastrophes actuelles. On ne peut pas supprimer la monnaie et le crédit, effacer le développement des connaissances scientifiques et techniques, liquider les productions industrielles et les rapports salariaux, faire renaître l'esprit tribal pour dépasser les égoismes nationaux.
Reconnaître l'irréversibilité de l'histoire humaine, c'est du même coup écarter toutes les solutions fondées sur le retour au passé, ce qui ne veut pas dire, naturellement, que l'on ne doive pas réfléchir aux expériences de ce passé ni en tirer des enseignements utiles pour construire l'avenir. Il faut donc partir du point où nous sommes, en considérant par nécessité les intérêts de l'humanité dans son ensemble, et trouver des modes d'action qui tiennent compte des problèmes actuels, des risques encourus, des objectifs à atteindre, des moyens disponibles et des acteurs sociaux concernés. Pour cela, il faut certainement changer beaucoup, mais il est impossible de reculer.

- le terrain où peuvent être rassemblées les forces sociales suffisantes pour mettre en oeuvre des comportements nouveaux est nécessairement le terrain politique

, puisqu'il faut que se manifestent, à tous les niveaux de la structure sociale, une conscience plus nette des problèmes à résoudre et une volonté collective de se donner les moyens de les surmonter. Laisser croire que l'on pourrait avancer vers cet objectif simplement en mobilisant des ressources financières et en instituant une structure bureaucratique internationale supplémentaire, comme le propose le PNUD, ce serait semer des illusions et gaspiller des ressources, car cela ne changerait pas les comportements sur le terrain.
Les propositions technocratiques sont insuffisantes, et même presque toujours inadéquates, dans la mesure où elles visent implicitement à éviter de poser les problèmes au plan politique. Il est vrai que tout le monde est concerné par le développement inégal comme par les autres problèmes "globaux", mais tous les acteurs sociaux ne sont pas concernés de la même façon: ceux qui tirent des avantages à court terme du chaos monétaire, économique et social actuel ne sont pas prêts à y renoncer, même s'ils pressentent qu'à long terme ces avantages ne sont pas durables; quant aux victimes de ce "désordre mondial", elles sont le plus souvent privées de moyens d'action et empêchées de prendre part à l'élaboration des décisions politiques par de multiples formes de domination, souvent même de répression et de dictature.
La recherche et l'organisation des moyens politiques suffisants pour mobiliser toutes les énergies capables de changer nos comportements sont donc un objectif essentiel des actions à mener. C'est pour cela que la défense des Droits de l'Homme, de la Femme et de l'Enfant, et les luttes pour la démocratie, sont aussi importants pour maîtriser les inégalités de développement que l'annullation des dettes illégitimes, la réglementation du commerce, la formation des jeunes ou un programme mondial d'investissement et de plein emploi.

- les actions contre les inégalités de développement étant nécessairement politiques, elles se développent progressivement, par des voies et à des niveaux très variés et avec des rythmes également différents selon les continents et les pays.

On ne doit donc pas chercher à définir une démarche uniforme valable pour tous.
Au niveau international, il faut cibler avec précision les seuls objectifs qui ne peuvent être atteints que par un consensus entre les Etats, tels que la diminution des dépenses militaires -notamment pour les armes de destruction massive-, la réglementation du commerce et du crédit ainsi que du système monétaire international, les mécanismes d'une coopération au niveau mondial entre les systèmes nationaux de protection sociale, etc...A d'autres niveaux, il faut poursuivre des efforts de recherche, d'information et de concertation entre toutes les parties prenantes et trouver des solutions adaptées dès qu'une volonté collective de changement se manifeste.
Il faut d'ailleurs souligner que ce processus progressif de maîtrise sociale et politique est déjà à l'oeuvre depuis longtemps: dans les pays où le capitalisme a connu un développement en profondeur, les phénomènes de développement inégal ont été très graves dès l'origine de ce développement: l'histoire économique et sociale du 16ème au 19ème siècle en Angleterre, en France et ailleurs en témoigne. Or, dans ces pays le mouvement social et les luttes politiques ont abouti à relativiser ces inégalités, même si elles sont loin d'avoir disparu, et même si des conflits sociaux importants continuent d'éclater à leur propos. Ces contradictions se manifestent également à l'échelle internationale: les experts du PNUD s'opposent à ceux de la Banque Mondiale sur les modalités des Plans d'Ajustement Structurel; la CNUCED cherche des alternatives aux impasses du GATT, le groupe des 77 s'oppose aux positions de l'OCDE; le fonctionnement du BIT , où sont représentés à la fois les Etats, les chefs d'entreprise et les travailleurs, constitue un processus de concertation à l'échelle internationale, de même que les sommets mondiaux de l'ONU et les forum d'ONG qui y sont associés. Mais les moyens de mettre en oeuvre sur le terrain les résultats de ces concertations, les moyens de les élargir à tous les hommes concernés, ne sont pas encore à la hauteur des problèmes réels et de leur rythme d'évolution.
Il s'agit donc de multiplier les niveaux et les formes d'action, d'accélérer et de débureaucratiser les processus de concertation en cours pour les rendre plus efficaces, d'ouvrir les débats à tous les hommes et groupes d'hommes concernés, et non de mettre en oeuvre un plan exaustif et centralisé de lutte contre le développement inégal.

Quelques propositions pour un programme d'action à l'échelle internationale

Ceci étant précisé, nous pouvons essayer de présenter un ensemble de lignes d'action de politique économique et financière adaptées aux aspects du problème qui relèvent d'une action internationale et qui permettraient d'avancer sur la voie de la maîtrise des inégalités de développement.

remarque préalable:

il faut résister à l'idée que les pressions idéologiques et la volonté politique des grandes puissances économiques et financières du capitalisme mondial sont irréversiblement attachées aux pratiques du "laisser faire, laisser passer" chères aux fanatiques du libéralisme "sauvage" en matière commerciale, monétaire et financière. Les mêmes puissances, confrontées à d'autres dangers menaçant leur sécurité, leur stabilité ou l'ordre public, n'ont pas hésité à s'engager dans la voie de la surveillance, de l'interdiction, ou de la réglementation en s'appuyant sur des arguments de sécurité ou même d'éthique. L'interdiction des armes chimiques par exemple, le traité de non-prolifération des armes nucléaires, les interdictions commerciales liées à la protection de certaines espèces animales, les décisions de limiter la production et le commerce de certaines drogues, d'interdire toute activité industrielle sur le continent austral, etc...tout cela montre que la coopération internationale peut produire des règles de comportement collectivement contrôlées pour faire face aux dangers et aux risques qui menacent l'humanité. De telles démarches peuvent donc être poursuivies pour garantir la paix et la justice dans la société internationale en voie d'intégration qui se constitue sous nos yeux.
Or le Òlaisser faireÓ monétaire et financier actuellement dominant n'est pas moins meurtrier pour des millions d'hommes, de femmes et d'enfants que la production, le commerce et la consommation d'héro*ne ou de coca*ne, qui ont été déclarées hors la loi. Pour la survie de millions d'enfants et d'êtres humains, l'interdiction des spéculations sur les taux de change est aussi vitale que l'interdiction du commerce de l'ivoire pour la survie des éléphants. Si celle-ci a pu être obtenue, pourquoi ne pourrait on pas obtenir celle-là? Dans de nombreux pays se développent des rélexions et des réglementations sur la bio-éthique, en partant du fait que les progrès de la biologie menaçent l'intégrité et la dignité des êtres humains, mais n'en est il pas de même, à une échelle beaucoup plus massive, des techniques financières, monétaires et économiques?
Il est donc nécessaire et possible de proposer un code d'éthique économique et financière et un programme de mesures destinées à le faire respecter. Les éléments d'un tel code ont déjà été évoqués à diverses occasions, notamment à l'occasion des Conférences et sommets mondiaux organisés par les Nations Unies. Il est très important de continuer dans cette voie et c'est sur ce terrain, entre autres, que les activités du réseau INES peuvent apporter leur contribution.
Nous proposons ci-après quelques orientations autour desquelles cette contribution pourrait se développer.

PROPOSITIONS

1 - les gaspillages de ressources dans les spéculations financières doivent être combattus et réduits au minimum.

Les moyens techniques existent pour cela, auxquels il nous semble nécessaire de recourir pour limiter au maximum les facteurs d'instabilité, d'insécurité et de contre-développement dûs à la spéculation et à la volatilité des taux de change:
- le contrôle des mouvements de capitaux doit être le premier de ces moyens à mettre en oeuvre; il devrait s'accompagner du prélèvement d'une taxe sur les transactions spéculatives génératrices de mouvements erratiques des taux de change, ce qui a déjà été proposé par le prix Nobel J.TOBIN dès 1978 {PNUD 94}. Une telle mesure a l'avantage de pouvoir être appliquée rapidement, si les principales puissances économiques et financières du monde se mettent d'accord à cet effet. Un tel accord ne semble pas irréalisable, tant l'anarchie actuelle des mouvements de capitaux menace les intérêts de tous les Etats.
- la création d'un système monétaire international stable devrait être l'objectif prioritaire suivant; cet objectif recquiert également une base politique solide, qui ne peut être établie, comme pour le précédent, que sur un accord entre les mêmes puissances. Toutefois, cet accord sera sans doute beaucoup plus difficile à trouver, car la stabilisation des taux de change recquiert une discipline commune difficile à faire respecter dans plusieurs domaines de la politique économique, en particulier en ce qui concerne le crédit, la politique budgétaire, celle des revenus, etc...Par ailleurs les taux de change fluctuants sont actuellement une source de profits considérables pour de très puissants intérêts. Cette difficulté est déjà manifeste au niveau des Etats de l'Union Européenne, et elle constitue donc un obstacle encore plus grand à l'échelle mondiale.

2 - Les transferts internationaux de ressources financières indûs ou frauduleux doivent être freinés et frappés d'illégalité.

Cet objectif peut être atteint par les mesures suivantes:
- les dettes publiques et privées qui ne correspondent pas à des opérations commerciales ordinaires ou à des investissements productifs bien individualisés doivent être annullées et des mécanismes de contrôle de l'ouverture de crédits internationaux mis en place pour éviter le retour à des situations de surendettement excessif sans bases concrètes;
- les responsables de fuites de capitaux privés d'origine illégale ou frauduleuse doivent être poursuivis et ces ressources doivent être restituées aux finances publiques de leurs pays d'origine;
- les "paradis fiscaux" ou zones refuges des épargnes liquides d'origine illégale, frauduleuse et criminelle, doivent être supprimés. Ils sont un rouage essentiel des dysfonctionnements actuels du système et un des moyens très efficaces qui lui permettent de se soustraire aux pouvoirs politiques et en définitive à tout contrôle social.

3 - la liberté des échanges commerciaux et des prix doit être réglementée, comme toutes les libertés.

La liberté absolue n'est pas concevable sans l'anarchie totale: toutes les libertés publiques et individuelles là où elles existent sont garanties par des règles très strictes. C'est pourquoi il est en particulier nécessaire de faire évoluer les règles du GATT (aujourd'hui de l'OMC depuis la conférence de Marrakech) et les accords sectoriels en matière de protection douanière, d'une part en respectant une sorte de "principe de subsidiarité" à l'égard des systèmes productifs des divers pays, de manière à protéger dans chaque pays les capacités de production qu'il est en mesure de faire fonctionner lui-même sans gaspiller ses ressources, et d'autre part en veillant à ne pas laisser se créer à l'échelle mondiale des situations de monopole dont on connaît les dangers.

4 - des moyens de programmation et de financement d'investissements stratégiques doivent être créés au niveau international.

Il s'agit de réaliser un "New Deal" économique et social à l'échelle de la planète. Articulé à d'autres aux niveaux continentaux et régionaux, un tel programme d'investissements pourraît aider les peuples à construire les infrastructures nécessaires à un développement équilibré dans tous les domaines où ce développement est actuellement bloqué.
Ces domaines stratégiques sont ceux de l'urbanisation, du logement et de l'accès de tous à l'eau potable, de l'éducation et de la formation professionnelle, de la sécurité alimentaire et de la santé publique. Dans les domaines des technologies de production et de consommation, ce "New Deal" devrait permettre de poursuivre les objectifs à long terme capables de garantir la durabilité du développement: gestion précautionneuse des ressources non renouvelables, reproduction élargie des ressources renouvelables, mobilisation de toutes les forces de travail, à leur niveau de qualification, au sein des systèmes productifs gérés aux divers niveaux d'organisation (depuis le village jusqu'au niveau international). Les investissements internationaux dans les secteurs productifs ne peuvent plus être laissés sans aucun contrôle à la discrétion des grandes firmes multinationales: comme c'est déjà le cas dans les espaces économiques nationaux développés, ces investissements doivent être soumis à une politique internationale d'aménagement du territoire et de développement économique et social concertée entre touters les nations.

5 - Enfin une approche de la gestion des problèmes sociaux doit être organisée à l'échelle internationale.

Dans le contexte de la mondialisation, le niveau national ne suffit plus pour assurer une efficacité minimale aux systèmes de protection sociale. Il convient donc d'organiser une coordination et une complémentarité progressive entre les systèmes de protection sociale existant dans les différents pays. Les divers systèmes d'organisation sociale qu'a connus l'humanité au cours de son histoire ont toujours cherché des solutions -dans la limite de leurs moyens- pour la protection des femmes enceintes, des malades, des enfants, des individus affaiblis et des personnes âgées. Cette protection a toujours été considérée, quelles qu'aient été ses imperfections dans le passé, comme une facteur essentiel de sécurité non seulement pour les individus directement intéressés, mais aussi pour le groupe social dans son ensemble. Au sein des Nations Unies et même de la Banque Mondiale, on semble avoir pris conscience de cette nécessité, mais les réalisations concrètes dans ce domaine sont encore très insuffisantes {UNRISD 94/2}.
Aujourd'hui notre système économique et financier s'étend à la terre entière, et nous disposons de moyens technologiques et de ressources plus importants que jamais, mais nous sommes confrontés à des risques à l'échelle planétaire. Il est donc nécessaire que nous élaborions un système de protection sociale comportant divers niveaux d'assistance mutuelle, qui concrétise le besoin plus grand que jamais de solidarité entre tous les individus et tous les peuples de notre planète.

CONCLUSION

Le présent texte ne pouvait présenter une analyse approfondie des causes et des effets du développement inégal: son objectif principal est de proposer aux membres du réseau INES des thèmes de réflexion et des lignes d'action vis à vis de ce problème planétaire, qui constitue de plus en plus un facteur d'instabilité et d'insécurité pour toutes les nations du monde.
Pour avancer ces propositions sur des éléments concrets, nous avons voulu d'abord rappeler brièvement les principaux éléments du problème dans le domaine des pratiques économiques et financières, à la fois sous l'angle de leurs origines historiques, de leurs caractéristiques actuelles et de leur évolution possible en nous limitant pour cela aux données fournies par les institutions internationales. A partir de ce rappel shématique, et en nous appuyant sur les orientations et les principes d'action du reseau INES, nous avons établi un ensemble de propositions qui sont maintenant soumises au débat.
Pour éviter les confusions, nous nÕavons pas abordé dans ce texte le problème des théories économiques et de leurs effets sur les pratiques sociétales. Ces effets sont difficiles à mesurer et ils sont inextricablement mêlés aux débats proprement idéologiques et doctrinaux: cÕest pourquoi il nous a semblé préférable de leur réserver une analyse spécifique et de nous limiter dans le présent texte aux pratiques économiques et financières concrètes.
Marc Ollivier
Grenoble, mars 95

NOTES

(1) Un signe de cette mondialisation est l'apparition de statistiques planétaires au sein du syst?me des Nations Unies. Rappelons donc ici les données principales qui illustrent la réalité du développement inégal, même si elles sont encore très imparfaites et doivent être accompagnées des réserves d'usage:
- si l'on considère la moyenne du revenu national par habitant, on constate que les 20% les plus pauvres ont reçu en 1988 1% du revenu mondial ($ 301 milliards) tandis que les 20% les plus riches ont reçu 67,6% de ce revenu($ 19 542 milliards), soit 65 fois plus. - mais si on prend en compte la répartition du revenu à l'intérieur des pays, l'écart est beaucoup plus grand encore: Les 20% plus pauvres ne reçevaient en fait que 0,5% ($ 163 milliards) et les 20% plus riches reçevaient 79% du total ($ 22 808 milliards) soit 140 fois plus.
- de plus cet écart s'amplifie dans le temps. Dans les années soixante, les 20% plus pauvres produisaient 2,3% du PNB mondial, mais en 1989 1,4% seulement, tandisque les 20% plus riches passaient de 70,2% à 82,7%: 30 fois plus en 1960, 60 fois plus en 1989 {PNUD 92}
- selon le rapport 1993 de la Banque Mondiale, 1,1 milliard d'hommes, soit le cinquième de l'humanité, vivent dans la pauvreté absolue, avec moins de 1 dollar par jour pour toute ressource.
(2) Ce concept a été présenté en Anglais (sustainable development) dans le fameux rapport Brundtland. On trouvera un aperçu des nombreuses définitions qui en ont été proposées et de nombreuses références dans {OTA 94}.
(3) Nous utiliserons ce terme pour désigner l'ensemble des structures fonctionnelles et des comportements qui caractérisent une société humaine donnée à un moment donné de son histoire.
(4) Par exemple la civilisation minoenne, détruite par un tremblement de terre cataclysmique .
(5) C'est le cas semble-t-il des populations de l'^ile de P^aques, ou de l'antique civilisation de Mésopotamie, incapable de maîtriser le colmatage de ses réseaux d'irrigation par les alluvions du Tigre et de l'Euphrate, ou encore des empires immenses et passagers construits sur des conqu?tes militaires mais ne disposant pas de capacités d'organisation à la mesure de leur taille, tels que l'empire mogol, l'empire d'Alexandre, etc...
(6) Pour mesurer les premières étapes de ces progrès, les anthropologues mesurent la longueur des lames que les hommes pouvaient fabriquer ^ partir d'un kilo de pierre.
(7) Il ne s'agit pas ici d'ouvrir un débat idéologique ou doctrinal, mais d'observer des faits. Compte tenu de l'absence de contrôle social et d'institutions démocratiques dans les pays dits du "socialisme réel", les pratiques économiques qui s'y développaient (surarmement, pollutions industrielles, gaspillages énergétiques, etc...) étaient au moins aussi nocives sinon plus que celles du "capitalisme réel" mises en oeuvre dans le monde entier. Dans les deux cas, on peut constater que des théories sociales et économiques parfaitement cohérentes ont pu être utilisées comme façades idéologiques pour construire des systèmes d'exploitation déséquilibrés et instables.
(8) Rappelons les données globales actuellement disponibles aux Nations Unies sur cette situation:
- dans les pays du Nord (zone OCDE), 35 millions de personnes actives n'ont pas accès à un emploi, c'est à dire aux moyens de travail avec lesquels elles pourraient participer ^ la production de biens et de services. Ce ch?mage touche prioritairement les jeunes (14% aux USA, 15% au Royaume Uni, 33% en Italie, 34% en Espagne). De plus, parmi les personnes employées, une forte proportion est dans une situation de précarté (13% en Finlande, 20% en Australie, 32% en Espagne).
- dans les pays du Sud, la situation est encore plus grave: Au cours des années 80, le "taux de chômage déclaré" en Afrique, bien inférieur au taux réel, dépassait 20%. Dans tous ces pays, la plus grande partie des actifs sont largement sous employés et survivent avec des conditions de vie et de travail extrêmement précaires dans ce que les experts appellent le "secteur informel" des grandes mégapoles du Tiers Monde: on estime que 30% des "emplois" en Amérique Latine et 60% en Afrique relèvent de ce secteur.
- globalement, on assiste au glissement vers une précarité accrue dans le monde entier, qui reflète une évolution structurelle de l'économie. Ce mouvement provoque naturellement d'une insécurité grandissante des revenus et des conditions de vie. Aux USA, près de 15% des la population vit au dessous du seuil de pauvreté, dans tous les pays développés on observe une diminution rapide des pensions de retraite, des allocations de chômage, des dépenses d'aide sociale; on estime les personnes sans domicile fixe à 400 000 à Londres, 250 000 à New York, 500 000 en France, et la situation est encore pire dans les pays du Sud: plus de 25% des habitants de Calcutta, de Dacca ou de Mexico forment une "population flottante" et on évalue à plus d'un tiers de leur population le nombre des personnes vivant au dessous du seuil de pauvreté. On estime que dans ces pays, plus d'un milliard de personnes survit avec un revenu quotidien inférieur à 1 dollar {PNUD 94, p26}
(9) C'est dans le cadre du GATT et des "rounds" successifs de négociations commerciales que ce processus d'élargissement des marchés s'est concrétisé. Les longues négociations qui ont conduit dans ce cadre aux accords de Marrakech illustrent bien les problèmes créés par la "libéralisation" des échanges, et la nécessité d'une réglementation. L'OMC, qui remplace désormais le GATT depuis la conférence de Marrakech, disposera de pouvoirs renforcés pour imposer des sanctions commerciales dans le cadre de procédures semi-judiciaires. Les intér?ts favorables à l'absence de tous contrôles, qui favorise les firmes multi-nationales, y sont largement dominants, mais les besoins de réglementation y seront certainement incontournables, comme le montre le débat actuel sur la "clause sociale" sur le thème: peut on autoriser le commerce de produits issus du travail des enfants ou d'êtres humains privés de liberté? Et cela bien que ce type de débat puisse lui aussi être récupéré au profit des multinationales.
(10) Le poids des firmes multinationales dans la production et dans les échanges mondiaux ne cesse de croître: entre 1980 et 1992, leur chiffre d'affaires est passé de 2400 à 5500 milliards de dollars; leur nombre était estimé en 1994 à 37 000 sociétés mères contrôlant 200 000 filiales dans l'ensemble du monde; elles détiennent 33% des actifs mondiaux en 1994 en n'employant que 5% de la main d'oeuvre. Ces firmes échappent à toute réglementation internationale. Au début des années 70, les Nations Unies ont tenté d'élaborer un "code de bonne conduite" à leur intention, mais les Etats n'ont pu parvenir à un consensus sur ce terrain et rien n'indique qu'une volonté politique puisse se manifester actuellement pour limiter les conséquences désastreuses des stratégies commerciales et financières à court terme de ces firmes {UNRISD 94/1}.
11 Commencée avec l'apparition du marché interbancaire des eurodollars dans les années cinquante et soixante, c'est à dire d'une monnaie qui n'était plus contrôlée par les banques centrales, cette déréglementation s'est poursuivie avec l'abandon des taux de change fixes en 1971, puis par la levée du contrôle des changes, le décloisonnement des marchés financiers nationaux, la liberté des transactions financières. Ce mouvement a conduit à alourdir considérablement les engagements "hors bilans" des banques et des opérateurs financiers, notamment sur les marchés secondaires et pour les opérations à risque, de telle sorte que même les institutions telles que les banques centrales ou la BRI sont incapables d'évaluer la structure des interdépendances financières de ces engagements dont l'ordre de grandeur se mesure en dizaines de milliers de milliards de dollars...(Euromoney, juin 1994, p.40)
(12) Selon la Banque des Règlements Internationaux, les opérations de bourse transfrontières (achats et ventes en gros de titres entre résidents et non résidents) qui se montaient selon les pays entre 1 et 10% du PIB en 1982 on atteint près de 110% du PIB en 1992 pour la France, l'Italie, les USA et le Canada. Il faut y ajouter les opérations sur les marchés des changes: celles ci ont été multipliées par 8,5 entre 1980 et 1988 et ont dépassé 1000 milliards de dollars par jour en 1992 {BRI 92}. Rappelons qu'à cette date le montant des transactions liées aux échanges de marchandises représentaient à peine 3% de ces mouvements quotidiens.
(13) Les PAS (Plans d'Ajustement Structurel) imposés par le FMI et la BIRD contraignent les Etats concernés à réduire leurs dépenses sociales (santé, éducation, etc...), à dévaluer leur monnaie et à ouvrir leurs frontières à la concurrence internationale. Ils leurs permettent ainsi d'accroître leurs exportations, et de payer leurs dettes aux banquiers du Nord, mais au prix du démantèlement d'activités productrices, de l'accroissement du chômage et de baisses massives du niveau de vie des plus pauvres. Ils ont entraîné des émeutes de la faim dans de nombreux pays. La BIRD et le FMI cherchent à définir un "volet social" à ces plans pour en atténuer les conséquences sociales catastrophiques.
(14) On estime que la plus grande partie de l'endettement des pays du Tiers Monden'a pas été réellement constitué pour financer des projets de développement productifs, mais pour ouvrir des débouchés aux industries du Nord sans considérer l'intérêt économique ni la faisabilité de ces opérations, et pour faciliter les fuites de capitaux des "profiteurs" de toutes origines (politiciens corrompus, dictateurs monstrueusement enrichis, narco-trafiquants, intermédiaires divers, etc...) vers les circuits financiers internationaux.
(15) L'histoire du Mexique fournit des illustrations particulièrement éclairantes de ces mécanismes. ce pays avait réussi, après avoir nationalisé ses ressources pétrolières, puis à la faveur des perturbations de la seconde guerre mondiale, à lancer un véritable processus de développement national appuyé sur une base industrielle autonome d'accumulation (sidérurgie et chimie). Au cours des années 50 et 60, la croissance économique du pays a été stable et continue avec une croissance annuelle moyenne de 6%. Au cours des années 70, les dirigeants du pays ont cependant été entraînés, de gré ou de force, cela reste à éclaircir, dans les tourbillons des chocs pétroliers et de l'endettement international: le mirage soudain (en partie réel) de recettes pétrolières accrues les a poussé à développer considérablement la plate forme pétrolière d'exportation, en prélevant de fructueuses commissions au passage, au prix d'un endettement externe énorme, accru par des fuites de capitaux massives. Le piège était ainsi tendu pour priver ensuite le Mexique de son épargne nationale, entièrement consacrée à payer les intérêts de sa dette. Après l'éclatement de la "crise de l'endettement" en 1982, les créanciers du pays, c'est à dire principalement les opérateurs des USA, relayés par le FMI et la BIRD, ont imposé au Mexique une restructuration profonde de son économie, impliquant une dévaluation de la monnaie nationale pour freiner les importations, le démantèlement du secteur public dans l'économie, une ouverture plus grande au commerce international et aux mouvements de capitaux, l'ensemble étant présenté sous le couvert idéologique du libéralisme. Cette politique a bloqué la croissance entre 83 et 87, tandis que la privatisation du secteur public permettait aux multinationales américaines de s'installer en position dominante dans le pays, en association avec les capitaux locaux. En même temps.les créanciers publics et privés du pays prélevaient sous forme d'intérêts des ressources importantes au prix de l'abaissement très sensible du niveau de vie de la population, qui expliquent largement les évènements politiques du Chiapas et leur écho dans le pays. En 1987 se mettait en place la seconde étape de l'intégration du Mexique aux circuits économiques et financiers américains avec la consécration du Mexique comme "marché financier émergent", ouvert aux mouvements de capitaux extérieurs et lié au dollar. Attirés par les privatisations, des taux d'intérêt élevés et les faveurs du FMI et de la BIRD, des flux de capitaux privés, principalement américains, se placent au Mexique, provoquant des séries de conséquences en chaîne: hausse boursière (48% ^ la bourse de Mexico en 1993!), évaluation du peso et par conséquent gonflement des importations et affaiblissement des PME nationales, intense création monétaire par le biais de bons du Trésor indexés sur le dollar (tesobonos) avec des taux d'intérêts élevés, pour financer par ces flux de capitaux le déficit de la balance commerciale. En 1993, on estimait que les investisseurs américians détenaient 82% des 20 milliards de dollars de bons du trésor mexicains et 30% de la capitalisation boursière.
La crise financière du 20 décembre 94 a été la conclusion de cette seconde étape: acculé à la dévaluation, le gouvernement mexicain a été confronté à des sorties massives de capitaux (23,4 milliards de dollars en 1994) qui ont menacé de s'étendre aux autres "marchés en émergence"(un mini krach s'st produit sur les bourses d'Amérique Latine le 10 janvier 95) et la situation n'a pu être mise sous contrôle que par l'intervention directe du gouvernenment américain et du FMI, qui ont dû mobiliser 50 milliards de dollars à cet effet. La panique financière mondiale a ainsi été évitée (du moins jusqu'à présent), mais le prix à payer par les Mexicains est très lourd. Le plan d'austérité imposé au pays est sans précédent: nouvelles privatisations, taux d'intérêt fixé entre 66 et 83% pour les entreprises, bloquage des salaires, après une dévaluation de 60% et des hausses de prix de 20 à 80%,etc...On s'attend à ce que 500 000 Mexicains perdent leur emploi. On peut par ailleurs s'interroger sur ce qui reste de l'indépendance du pays puisque ses recettes pétrolières ont été mises en gage et que le Fonds de stabilisation constitué par le système financier international sera contrôlé de l'extérieur. Notons aussi que l'intervention directe des USA pour limiter les répercussions internationales de cette crise s'est accompagnée du déclanchement d'une répression armée des troubles du Chiapas. L'exemple du Mexique n'est pas isolé: les différentes étapes que nous avons rappelées se retrouvent dans nombre de pays du Sud. Mais il est sans doute un des plus complets pour repérer les divers stades par lesquels ont agi les pratiques économiques et financières qui ont conduit à la fois à une aggravation et à une globalisation des inégalités de développement. La situation actuelle du Mexique nous montre peut être par quelles voies risque de se prolonger au plan politique la mondialisation que nous avons observée aux plans technologique, économique et financier.
(16) Dans le "Rapport sur le Développement Humain" de 1991, on peut lire en conclusion: "Nous savons que c'est trop souvent un manque de volonté politique et non de ressources, qui est la cause profonde de l'indifférence. Si nous pouvons mobiliser la base politique nécessaire à l'action -aux niveaux national et mondial- l'avenir du développement humain est assuré"{PNUD 91}. Malheureusement, le PNUD semble avoir abandonné cette position réaliste, puisque dans son dernier rapport, il se contente de proposer la cr&eacut;ation d'un "Fonds de développement" et l'institution d'un "Conseil du Développement" à côté du Conseil de Sécurité. Le prix Nobel Jan TINBERGEN va jusqu'à proposer une administration mondiale, comportant des ministères, un Trésor et une Banque centrale mondiaux, une Cour de justice et même une police mondiales, mais sans jamais fonder ces propositions sur des institutions politiques démocratiques. Dans ce cas, où trouvera-t-on les "bases politiques" susceptibles de soutenir un développement équilibré et durable?

REFERENCES

{BRI 92}
Banque des Règlements Internationaux - 62ème rapport annuel, Bâle, 15 juin 1992.
{OTA 94}
Office of Technology Assessment - Perspectives on the role of Science and Technology in Sustainable Development, U.S. Congress, Washington November 1994
{PNUD 91, 92, 93, 94}
Programme des Nations Unies pour le Développement - Rapport Mondial sur le Développement Humain, ECONOMICA Paris1991 à 1994
{UNCTC 93}
Centre des Nations Unies sur les Entreprises Transnationales - World Investment Report 93: Transnational Corporations and Integrated International Production, New York, Nations Unies 1993 {UNESCO 91} GOODLAND Robert et allii - Environmentally sustainable economic development: building on Brundtland, UNESCO, Paris 1991
{UNRISD 94/1}
Institut des Nations Unies pour le Développement Social, Rapport pour le Sommet Mondial pour le Développement Social, Genève, juillet 94
{UNRISD 94/2}
Institut des Nations Unies pour le Développement Social, Filets de sécurité sociale et ajustement dans les pays en développement, Genève, juillet 94


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