Tiers-Monde : l'absent-présent des mouvements sociaux en France

Tiers-Monde : l'absent-présent des mouvements sociaux en France

Hakim BENHAMOUDA
La France a connu, en Novembre et Décembre 1995, une mobilisation sociale importante qui, partie du projet de réforme du gouvernement Juppé de la sécurité sociale, s'est transformée en une large remise en cause de la gestion actuelle de la crise. Or ce qui est frappant c'est le caractère franco-français de ce mouvement, et son absence de préoccupations internationales comme si la gestion déflationniste de la crise se limitait à l'économie française. Les seuls aspects internationaux soulevés lors des manifestations, des assemblées générales ou des débats concernent la nature de la construction européenne et la nécessité de réduire les déficits afin de respecter les critères de convergence de Maastricht.
Ainsi certains militants tiers-mondistes s'inquiétaient de l'absence, ou du moins de la faiblesse, de la dimension de solidarité internationale avec les luttes des peuples du Sud dans les mouvements sociaux. Or, cette absence n'était qu'apparente car le Tiers-Monde était bel et bien présent dans les rues avec les manifestants, et sur les lieux de travail avec les grévistes.

Une présence par les mots

Cette présence était d'abord sémantique. En effet, pour la première fois les discours ont fait usage d'une manière récurrente de la notion d'ajustement structurel, pour qualifier les politiques suivies en France et dans les pays développés depuis quelques années. Certes ces politiques sont auto-administrées dans ces pays alors qu'elles sont imposées par le couple FMI-Banque Mondiale dans le Tiers-Monde, mais leurs applications à l'ensemble des pays sans distinction des niveaux de développement supposent une vision planétaire de gestion de la crise, ce qui ne tardera pas à créer les conditions d'une convergence des luttes et de la contestation de ces politiques.
Dans cette perspective, la lutte contre le paiement de la dette du Tiers-Monde ne sera plus seulement une "vague" question de solidarité internationale, mais avec la sécurité sociale, la défense du service public et la lutte pour le plein emploi dans les pays développés constituera les axes d'un programme de lutte visant à l'échelle de la planète une même politique rentière dont le principal objectif est le règlement des déficits aux dépends de la croissance, qui nous rapproche chaque jour un peu plus du gouffre de la déflation.

Une présence par le contenu des politiques concernées

Cette convergence entre l'ajustement au Nord et au Sud n'est pas seulement sémantique, elle concerne également le contenu de ces politiques. Il s'agit pour les deux régions de mettre en place un volet stabilisation afin de réduire les déficits et de promouvoir une série de réformes structurelles pour assurer une plus grande régulation privée de l'économie, et accroître l'insertion des économies nationales dans une mondialisation jugée incontournable et irréversible.
Ces deux aspects des politiques d'ajustement se cristallisent dans une forte tendance au désengagement de l'Etat se sépare de ses prérogatives régulatrices du fonctionnement cohérent de l'économie. Ainsi, les activités de planification sont abandonnées, les transferts des activités à forte profitabilité vers les activités à faible profitabilité sont remis en cause au nom de l'efficacité... Par ailleurs, l'Etat se désengage de ses fonctions sociales en diminuant ses dépenses de santé, d'éducation et de transferts sociaux.

Une présence par l'analogie des conséquences subies

Les convergences entre les politiques d'ajustement s'observent également au niveau de leurs conséquences économiques. Rappelons à ce niveau que les politiques de stabilisation appliquées dans le Tiers-Monde dès le début des années 80 ont largement diminué la demande de ces pays et par conséquent les débouchés du Nord. Ainsi, les entreprises du Nord se retrouvant sur des marchés de plus en plus réduits accentuent leur concurrence et s'engagent dans une politique de réduction de leurs capacités ainsi que leurs prix.
Par ailleurs, compte tenu de l'obligation du paiement de la dette, les pays sous-développés se sont engagé dans une concurrence effrénée sur les marchés d'exportation des matières premières entraînant une chute rapide des cours et renforcçant la baisse de la demande du Tiers-Monde, en dépit des besoins exprimés par les populations.
Si l'application de l'ajustement dans le Sud a renforcé les tendances déflationnistes, l'inscription du Nord dans une politique de réduction des déficits risque de faire passer à la spirale déflationniste un saut qualitatif nouveau. En effet, les politiques de stabilisation au Nord vont sans aucun doute diminuer d'une manière significative les débouchés. Par ailleurs, les impératifs de compétitivité liés à l'ouverture croissante des économies nationales à la mondialisation vont accroître la concurrence entre les entreprises et donc diminuer plus fortement encore les prix.

Généralisation des crises sociales

Mais d'ores et déjà, on commence à mesurer l'impact social des politiques d'ajustement au Nord et au Sud. En effet, le blocage des dynamiques de croissance a entraîné dans son sillage une baisse dans la création d'emplois (sauf aux Etats-Unis où on assiste à l'accroissement des emplois précaires). Le ralentissement dans la création d'emplois, associé à une croissance démographique relativement forte au Sud, ont provoqué une augmentation rapide du chômage. Mais plus que son volume global, c'est surtout le chômage des jeunes urbains qui se développe le plus vite, au Nord comme au Sud. Parallèlement à l'accroissement rapide du chômage, l'ensemble des réformes liées aux politiques d'ajustement ont entraîné une baisse des salaires réels. Par ailleurs, la précarisation croissante de la situation sociale a eu comme conséquence immédiate l'avancée de la pauvreté et de l'exclusion (on parle de plus en plus de quart-mondialisation dans les pays du Nord).

Ainsi, les programmes d'ajustement structurel au Nord comme au Sud n'ont pas favorisé la construction de nouvelles normes économiques et sociales pour succéder aux normes en crise. Au contraire, ils ont accéléré la décomposition des normes en crise et approfondi si la régression économique et sociale. Sur le plan économique, les tendances déflationnistes sont plus fortes. Au niveau social, plus qu'une détérioration des conditions de vie des populations, on est en présence d'une ambivalence entre deux sociétés : d'un côté une société moderne, mais qui se rétrécit de jour en jour, intégrée aux modes de production et de consommation de plus en plus mondialisés, et d'un autre côté, un champ de ruines allant des banlieues de Chicago, à ceux de Londres, de Paris, du Caire ou d'Alger, des campagnes du Burundi et du Rwanda, aux Chiapas et en Colombie, s'étend le monde de la marginalité et de l'exclusion où la violence, les maladies et la drogue font le quotidien.

Conséquences politiques au Nord et au Sud

Cette crise économique et sociale a eu des conséquences politiques importantes au Nord et au Sud à travers la contestation de la légitimité des Etats-nations ont construit leur légitimité sur leurs engagements à assurer à tous les citoyens un accès égal à tous les services sociaux leur permettant un plein épanouissement physique et intellectuel. C'est le sens des compromis sociaux, que certains appellent " Etat-providence", passés dans les principaux pays capitalistes développés entre les différentes composantes sociales à l'issue de la crise de l'entre-deux-guerres. Même si les Etats-nations ne se sont engagés que modérément dans le respect de leurs engagements, ils ne peuvent remettre en cause ouvertement ces accords. Par ailleurs, les luttes des travailleurs durant ces périodes de croissance stable concernaient bien évidemment l'amélioration de ces acquis et non leur maintien comme c'est le cas de nos jours.

Dans le Tiers-Monde, le dépassement des formes traditionnelles d'organisation politique et la construction de l'Etat-nation moderne dans les périodes post-coloniales se sont également faites sur la base de l'engagement des élites nationalistes à assurer la construction d'une économie cohérente capable de satisfaire les besoins sociaux des populations. Ainsi, développement économique et promotion sociale fondaient les compromis sociaux dans l'ensemble des pays et constituaient les bases de légitimation de l'Etat-nation.

Or, déracinement et misère urbaine sont aujoud'hui les principales caractéristiques du visage de la planète après le passage de la tempête-ajustement. Cette situation est à l'origine de la radicalisation de la contestation de l'Etat et entraîne progressivement sa délégitimation. La déstructuration de l'univers de légitimation de l'Etat est accentuée par son dépouillement de ses prérogatives en matière de décision économique, de choix de développement et de régulation sociale par des instances supranationales (FMI, Banque Mondiale, Commission) dans le cadre de la mondialisation. Ainsi, les technocrates se substituent aux hommes politiques dans la gestion de la cité, et la politique se cantonne à une conception minimaliste se limitant à l'art de gérer le possible. Donc plus qu'une délégitimation de l'Etat, la compétitivité, l'excellence, l'expertise et le conseil, nouvelles valeurs d'une techno-bureaucratie dominante, opèrent une dévalorisation du Politique et lui substitue la politique-Spectacle.

Or, ces nouvelles valeurs ne pouvant remplir le vide laissé par le déclassement des "Grands récits" qui donnaient sens à l'Histoire, les espaces périphériques donnent lieu de plus en plus à des discours et à des pratiques politiques, dont on pensait que la Shoa et autres crimes nazis nous en ont définitivement éloigné. Ainsi au nom du refus de la séparation du temporel et du religieux incarnée par l'Etat moderne sous l'influence de l'islamisme, du retour à l'ethnie, ou de la peur et de l'exclusion de l'autre, immigré ou étranger, la "Bête immonde" envahit notre quotidien et menace notre humanité.

Ebranlements et résistances des théories néo-classiques

Parallèlement aux crises économiques et sociales qui en découlent, les thèses de l'ajustement, qui étaient d'actualité avec la révolution néo-libérale du début des années 80, et l'hypothèse de l'inefficacité de la politique économique et de l'intervention de l'Etat des anticipations rationnelles et des théories des cycles réels, paraîssent anachroniques aujourd'hui compte tenu de l'évolution récente de la théorie économique orthodoxe.

En effet, le marché, lieu pour la théorie néo-classique de confrontation des projets économiques et de régulation des intérêts contradictoires dans une société, est de plus en plus mis à mal par les critiques. Pour certains, l'introduction du commissaire-priseur dans le modèle walrassien exclut par hypothèse le cas d'une économie décentralisée. Pour d'autres, la conception néo-classique du marché réduit toute la complexité de la régulation sociale aux mécanismes marchands. L'ensemble des critiques s'accordent à reconnaître la pluralité des formes de régulation sociale, et plus particulièrement, le rôle des institutions et des conventions sociales dans la cohérence des choix individuels.

La théorie néo-classique n'est pas restée en dehors de ce mouvement et a, progressivement, abandonné le modèle walrassien de base pour développer un néo-clacissisme méthodologique qui reconnaît la place et le rôle des procédures contractuelles dans la régulation des sociétés, en cherchant à les intégrer dans son analyse. Dans cette perspective, les théories de la croissance endogène ont été à l'origine d'un renouvellement important du programme néo-classique. En effet en abandonnant, du point de vue épistémologique l'attitude normative, les théories de la croissance endogène ont pu intégrer une série de phénomènes, comme les rendements non-croissants ou la concurrence imparfaite, qui étaient jusque-là exclus de la construction néo-classique.
Par ailleurs ce renouvellement théorique ne s'est pas limité à l'analyse des sources de la croissance économique, mais a couvert un vaste champ d'analyse comme l'économie internationale.

Ainsi on constate, en dépit de la diversité des contributions, une certaine unification des préoccupations de recherche, ce qui a amené certains auteurs à parler d'une nouvelle théorie générale de développement, adoptant une attitude critique vis-à-vis des recommandations et des réformes inspirées par le cadre traditionnel, qui constituent l'essentiel des programmes d'ajustement structurel mis en place dans les pays sous-développés.

Enfin les théories de la croissance endogène ont démontré la sous-optimalité de l'équilibre de marché et ont justifié ainsi le recours à certaines institutions, plus particulièrement l'Etat, afin d'améliorer les performances des économies nationales. Or l'orthodoxie, en dépit de son anachronisme avec ses propres sources sacrées, continue imperturbablement sa marche...

Intérêt du mouvement social de fin 1995 en France

C'est dans ce contexte que réside tout l'intérêt des mouvements sociaux actuels en France pour les pays développés comme pour le Tiers-Monde.

En effet, au delà de leurs résultats immédiats, ces luttes ont exprimé un profond sentiment de refus de l'injustice et de l'inégalité. Ces mouvements ont montré également qu'un monde produisant plus de richesses ne peut se permettre de les répartir d'une manière aussi inégalitaire. Ces mouvements nous ont enseigné que les sociétés, contrairement aux affirmations post-modernes, recourent dans les moments de crise à leurs sujets historiques, qui restent, n'en déplaise aux "intellectuels" théoriciens de la fin du travail, l'expression et la cristallisation politique de la socialisation par le travail, afin d'ouvrir de nouveaux horizons pour les civilisations humaines.

Il s'agit là d'une formidable revalorisation du Politique et de sa capacité de définir des projets de sociétés ouvrant des ères de civilisation plus solidaires entre le Nord et le Sud. Certes, le Sud était relativement absent, comme le Nord d'ailleurs, dans les manifestations contre le paiement de la dette, mais nul doute que ce moment et d'autres (le contre-G7 à Lyon en Juin par exemple) permettront d'établir les ponts et les convergences entre les luttes au Sud et du Nord pour un destin plus humain.


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